OFFRE SPECIALE- Sonia Gebuhrer

Publié le par Ernest J. Brooms

Offre spéciale : « en un clin d’œil vous perdez cinq kilos, grâce à la pilule C Q! »

Devant le kiosque qui affiche cette annonce dans un magazine féminin, un vieil homme en guenilles présente une pancarte avec un gobelet en plastique. « J’ai faim, juste une petite pièce pour manger ! »

Il pleut ; c’est de la neige fondue. Le vieil homme se recroqueville tant bien que mal dans son carton qu’il vient de récupérer dans un dépôt d’ordures.

 Les gens passent sans prêter attention à ce tas affalé ; parfois, un passant lui jettent quelque menue monnaie sans le regarder. Certaines personnes achètent le magazine féminin avec cette offre de la pilule C Q. D’autres, choisissent des revues qui proposent les adresses des meilleurs et des plus sélects restaurants, ainsi qu’une étude comparative entre les crus classés , des champagnes, des digestifs de très haut de gamme.

Le vieil homme interpelle les passants : «S’il vous plaît, j’ai faim, juste une petite pièce… »                                                                           
« Désolée, vous devriez moins boire ! »
                                      
« Vous pourriez aller au resto du coeur »
« Je regrette, je ne suis pas l’Armée du Salut !"
                
« Adressez vous au Secours Catholique, ou au Secours Populaire."                                           

La neige fondue devient neige ; en quelques minutes les flocons recouvrent le sol et pénètre le carton du vieillard en loques.

Soudain une musique « chébran » retentit. C’est le portable d’une jeune femme. D’une main, elle tient le magazine qui propose la pilule C. Q., tandis que son autre main, fouille dans son sac « Lancel » venu du Bengladesh. Elle décroche :« Oui, allo ,mon Bibi, oui ! Super ! T’as réservé une suite à Cham ! Je t’adore ! On va s’éclater ! ». Pendant que cette Phryné répondait à son Bibi, elle arpentait le trottoir, juchée sur des échasses dans ses bottes « Hermès », achetées en Chine pour l’équivalent de deux poignées de riz. Sans même prendre garde, elle renverse le gobelet en plastique destiné aux oboles. Les piécettes s’éparpillent dans la neige. Le vieil homme, trempé comme une éponge que l’on aurait immergée dans un seau d’eau glacée, proteste d’une voix haletante :                                                                                                                       
« Mais qu’est ce que vous faites, ma belle ; faites attention quand même ! Comment je vais manger ? Toutes mes pièces sont tombées dans la bouche d’égout ».                                                                                                                                           Alors la Phryné hausse les épaules : « D’abord, je ne suis pas « votre belle », et puis qu’est ce que j’y peux, moi, vous n’avez qu’à vous installer ailleurs. Vous ne voyez pas que vous gênez tout le monde ; avec votre look qui pue, vos plaintes, j’ai faim, j’ai faim, j’ai faim… qu’est ce qui vous empêche de  manger ?
 « Vous pourriez au moins m’aider à récupérer mes pièces, c’est vous qui… »
« Et puis- zut !- j’ai autre chose à faire ; la nuit tombe ; si je veux entrer dans ma combinaison de ski, j’ai intérêt à aller acheter la pilule C.Q.  ».

D’un pas décidé, la Phryné, se dirige vers le magasin ARNAC&TOUBIDON dans l’espoir de « resculpter » et d’optimiser sa silhouette. Mais alors , avec ses bottes « Hermès » qui ont la forme de boites à violon, elle glisse soudain sur les piécettes cachées dans la neige. Elle tente désespérément de retrouver l’équilibre, mais en vain. Un cri. Une chute…

Le SDF appelle les secours avec le téléphone portable de la Phryné.                                             

Devant le kiosque, l’offre spéciale continue à offrir « la perte de cinq kilos en un clin d’œil » et en dessous, un article annonce qu’une jeune femme a été transportée dans le coma en raison d’une chute causée par la neige.

Publié dans Auteurs invités

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article