L’esprit de Monsieur Voltaire – Sonia Geburher

Publié le par Ernest J. Brooms

la prière

« Herr, komme und teile unser Mahl! » [ Seigneur, viens partager notre repas]        C’est ainsi qu’à deux heures de l’après midi ,commençait le repas autour de la table commune. Louise récitait ce début de psaume, tandis que je contemplais mes doigts croisés. Ne pas regarder les plats ; ne pas humer le fumet de la soupe de pois cassés. J’imaginais la saveur des petits lardons cuits depuis de longues heures dans une marmite rebondie au couvercle pesant qu’il fallait soulever avec d’épais Topflappen [ maniques] crochetés en coton par ma tante Louise. Je m’efforçais de river les yeux sur la nappe, le point de croix, le coton perlé au reflet bleuté et le motif soutenait mon attention. « Herr komme… » Et si le Seigneur venait vraiment ? Faudrait-il partager mon assiette de soupe fumante ? Partager ? Mais si le Seigneur tourmenté par la faim engloutissait toute l’assiette ?

 

 le crucifix          

Mon amie Brigitte habitait de l’autre côté de la Gehrenbachstraβe. Ses deux parents étaient catholiques. Elle était donc catholique. Un crucifix était accroché au mur de la «  Gute Stube » [salle de séjour] de ses parents. Le corps efflanqué du Christ, le visage émacié, l’immensité de cette souffrance m’impressionnaient. Les protestants luthériens ne m’offraient aucune représentation humaine du Seigneur. Ce crucifix modeste m’émouvait ; il avait été sculpté par les mains malhabiles et sincères du père de Brigitte, alors prisonnier de guerre dans une ferme française. Ce crucifix, je l’apercevais chaque matin lorsque je passais chercher Brigitte pour nous rendre au Kindergarten [jardin d’enfants], et la nudité de ce corps famélique, écartelé sur une croix par des clous surdimensionnés, m’accompagnait sur la route du jardin

d’enfants. Il pleuvait chaque matin. Puis la neige s’installa pour de longs mois. Ce corps torturé du crucifix me hantait durant mon trajet matinal. Après un parcours d’un bon kilomètre dans la neige, avec mon amie Brigitte, la vision du crucifix me hantait à nouveau dans les escaliers, lorsque je revenais du « Kindergarten ». Je grimpais lentement les hautes marches de bois, peintes en rouge que chaque locataire devait alternativement astiquer. Les femmes se plaignaient et annonçaient déjà la veille, ou l’avant-veille de la corvée, que leur tour de nettoyage était revenu. Puis elles mettaient un point d’honneur à rendre les marches encore plus glissantes, encore plus rouges , encore plus redoutables à gravir . A la fin de ces travaux, elles accrochaient fièrement un écriteau « Achtung, frisch gebohnert ! »[Attention, récemment ciré !] Dès que j’apercevais cet écriteau, que je ne savais pas encore déchiffrer, mais dont je comprenais la mise en garde, je me demandais si le Christ allait pouvoir gravir ces escaliers avec cette croix ou bien s’il décidait de monter sans sa croix ; alors où allait il la laisser ?

 

La soupe

Les appels de ma tante Louise dans la cage d’escalier me réveillaient de mes songeries. Avec vaillance, je me lançais à l’assaut des marches. Mes jambes de parisienne de quatre ans tremblaient en franchissant ces lacs de pourpre, avant d’atteindre le seuil salutaire du dernier étage. Les effluves de la soupe de pois cassés m’y accueillaient. Les lentilles, l’orge perlée, variaient le goût ou la couleur de la soupe qui m’attendaient, rituellement , quotidiennement. « La brune », « la verte », « la blanche », c’est ainsi que je les identifiais. Leur texture restait identique : « sämig » [bien lié], ainsi disaient les connaisseurs. Louise, ma tante allemande mettait un point d’honneur à me nourrir abondamment. L’enfant venue de Paris, « la revenue », devait repartir avec des joues roses et des formes rebondies.

 

Le quotidien

Trois quatre ans après la fin de l’enfer des bombes et des millions de morts entrainés par la folie meurtrière hitlérienne, l’Allemagne continuait à se nourrir

grâce aux talents, aux efforts farouches de toutes ces femmes restées sans maris, sans fils, sans foyer, et l’énergie de survivre dynamisait les jambes, arquées sous les charges, les mains se déformaient, les doigts se tordaient sous la rigueur de travaux d’ordinaire réservées aux machines. D’ordinaire ? C’était l’ordinaire de la vie à Schwerte en Rhénanie du Nord-Westphalie ; Schwerte faisait partie de la  zone militaire britannique » ; c’était, une petite ville , où une « Siedlung »[ lotissement] de cheminots hébergeait des survivants du naufrage hitlérien. Louise et Max occupaient un appartement de trois pièces dans cette cité. L’une des modestes pièces avait été cédée au fils de Louise et à sa jeune femme Trude qui l’avaient transformée en chambre à coucher. Pour prendre leur repas et partager leur vie, Heinz et Trude devaient descendre deux étages pour rejoindre une chambrette concédée par les parents de Trude. Heinz travaillait dans les chemins de fer, tandis que Trude gérait les comptes dans une coopérative d’achats. Des années durant Heinz et Trude, deux géants nordiques, montaient et descendaient inlassablement les marches luisantes de bois rouge pour rejoindre, tantôt l’une, tantôt l’autre chambrette. A midi, ils se nourrissaient de tartines de pain de seigle avec du saindoux, parfois agrémentées d’une fine tranche de lard cartilagineux.

 

au jardin d’enfants

Et c’était ce que je devais également emporter au jardin d’enfants pour prendre mon second petit déjeuner après la récréation. Dès que je déballais mes « Butterbrote » [mes tartines] mon estomac se révulsait. Les diaconesses exigeaient avec obstination que je termine ce lard cartilagineux et mes tartines de saindoux ; je mâchouillais, je commençais à tousser et, subrepticement je crachais dans mon mouchoir . Cette déglutition, je la destinais aux poules qui vivaient dans une cabane tout au fond des  «  Schrebergarten »[jardins ouvriers] prolongeant la maison où Louise et Max habitaient. Heureusement qu’il y avait mon amie Brigitte ! Lorsque je passais chez ses parents, son père m’accueillait avec un retentissant « bonchour  , la pariezienneu ! » ; puis il prenait une cuillère à café et l’enfonçait dans une motte de beurre et Brigitte devait recevoir cette offrande comme une hostie consacrée. Ensuite, on lui remettait des tartines de « Pumpernickel » [pain noir de Westphalie] avec du miel artificiel ou bien de la marmelade. Parfois, sur le chemin, nous échangions nos tartines.                                                                                                                                   Lorsque nous arrivions au jardin d’enfants, nous devions nous séparer. Brigitte était catholique et ma tante était luthérienne ; j’étais donc considérée comme luthérienne. Après les bombardements, pour parer au plus urgent, il avait bien fallu utiliser un « Mischkindergarten » [jardin d’enfants « mixte » !] . Telles des gardeuses d’oies ou des gardeuses de canetons, les diaconesses , et les bonnes sœurs, appelaient leurs ouailles respectives. Les locaux étaient séparés par un long couloir. L’aire de jeu des catholiques possédait un « Sandkasten » [bac à sable] et une « Rutschbahn [toboggan], tandis que les luthériens avaient des balançoires . Les deux aires de jeu étaient séparées par « ein Maschendraht » [une clôture en fil de fer grillagé]. Pendant la récréation, comme les enfants luthériens refusaient de jouer avec une enfant parlant avec un accent français prononcé, je me dirigeais vers le grillage et j’appelais Brigitte. Elle arrivait aussitôt ; nos petites mains de quatre ans accrochées au grillage, nous tentions de nous sourire, de nous parler en mêlant des mots allemands, français, westphaliens ; et puis cela débouchait en fou rire. Hélas, finie la récréation ! Et après, la prière, avant d’entamer ces horribles tartines au saindoux. Ah, si j’avais pu offrir à ce malheureux Christ, ces tartines de saindoux accommodées au lard cartilagineux ! Mais il ne pouvait pas intervenir, car il était crucifié et ses clous étaient surdimensionnés.

 

 la visite du Bon Pasteur

    Un beau jour, ce fut le branle bas de combat. On apporta un grand fauteuil en bois et on disposa , en arc de cercle, face au fauteuil, de petites chaises en paille, destinées aux enfants. Le pasteur s’était remis d’une longue maladie et nous devions chanter des cantiques pour célébrer sa venue. Il s’assit et décida de nous initier à la religion. Comment devenir un bon luthérien ? Il choisissait pédagogiquement des images et des expressions qui correspondaient à notre âge : « Si vous faîtes votre prière avant de manger, et avant d’aller vous coucher… » - Oui, bon, pas de problème ; on me fait prier plusieurs fois par jour- « Si vous terminez la nourriture que le Seigneur vous a offerte… » - Ah, là, il y a un petit problème ; je termine les tartines de Brigitte, et mon assiette de soupe de pois cassés ; quant aux tartines de saindoux, je les donne aux poules. Ma tante disait que ma grand-mère Frédérique répétait souvent « geben ist seliger als nehmen ! » [Donner sera plus sanctifié que de prendre !]. « Alors, vous aurez le droit d’entrer au Paradis ! Le Paradis, c’est l’Eden, un merveilleux jardin d’enfants , où siège Dieu et autour duquel jouent les élus »- Bon, je pense que je pourrai bien aller au Paradis. Et Brigitte aussi. Et pour le déjeuner, nous dégusterons ensemble les œufs à la coque avec des mouillettes et le délicieux gâteau de fromage de ma maman, accompagné des fruits du verger de ma tante Rose et de mon oncle Léon ; ah, les cerises juteuses, les abricots moelleux, les pommes croquantes ! Et ensuite, nous jouerons ensemble. Mais soudain, un éclair frappe ma vision . Ma joie s’obscurcit, mon cœur s’angoisse. Alors, à voix haute, j’interroge le Pasteur, le porte parole de Dieu Le Père : « Est-ce qu’il y a dans le Jardin d’Eden « ein Maschendraht » [une clôture en fil de fer grillagé] qui sépare les enfants « katholisch »[catholiques] et les enfants « evangelisch » [protestants ] ?

Horrifiées, les diaconesses se ruent sur moi , pour tenter de me faire taire, en me bâillonnant la bouche. Mais le Pasteur, interloqué, les arrête. Fort intrigué par l’accent de cette blondinette aux nattes épaisses, il demande qui est cette enfant. Les diaconesses lui répondent que je suis la nièce de Louise et lui murmurent à voix basse que mon père Willi a été incarcéré dans un camp de concentration : « Er war gegen Hitler , er war im KZ  » , comme si mon père était un assassin !           

 Le Pasteur, profondément bouleversé, se rendit dès l’après midi chez ma tante, tandis que je faisais la sieste. Il resta longtemps, et posa de nombreuses questions à ma tante; lorsque je me réveillai, il était toujours  dans la « Wohnstube » [salle de séjour] ; il me demanda ce qui avait motivé ma question concernant le Paradis. Avec mon allemand de fortune, je lui répondis que j’avais une amie, Brigitte ; elle était catholique ; durant la récréation, j’aurais aimé jouer avec elle dans le bac à sable, ainsi qu’à la balançoire.             A Paris, les maîtresses n’étaient pas déguisées, ne demandaient pas aux enfants de prier et je ne savais même pas si mes amies étaient catholiques, protestantes ou juives ; quand le Pasteur entendit cela, il s’écria « Ach, der Geist von Voltaire ! »[ Ah, c’est l’esprit de Voltaire !]  Médusée, je le regardai rire et je lui demandai qui était Monsieur Voltaire. Le Pasteur me rétorqua : « tu ne le connais pas, mais tu es une vraie française ! »[eine Waschechte Französin !]   

Publié dans Auteurs invités

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