Juliette (Ana)

Publié le par Ernest J. Brooms

Juliette

 

 

Rappelle-toi Juliette Rossi.

Elle était belle et les garçons n’avaient d’yeux que pour elle.

Rappelle-toi, c’était la troisième fille du directeur de la fabrique. Ses sœurs aînées, beaucoup plus âgées qu’elle, avaient depuis longtemps quitté l’école.

La première, Lucile était même mariée avec le fils du notaire. La seconde, à ce qu’on disait, serait sûrement bonne-sœur. Rappelle-toi, tout le monde disait que c’était une tradition dans cette famille, que l’un des enfants soit donné à l’Eglise.

Rappelle-toi, elle avait aussi deux jeunes frères, des jumeaux, qui chougnaient dès que leur mère s’éloignaient d’eux. Une femme de tête disait-on. Rappelle-toi son air suffisant et son demi-sourire de mépris.

Rappelle-toi, Juliette semblait ne pas être du même monde. Même sa  mère le laissait supposer. Rappelle-toi, lorsqu’elle venait la chercher à sortie de l’école, elle la regardait sans paraître la voir.

Rappelle-toi, dès que leur mère leur tournait le dos, les jumeaux n’avaient qu’une idée : faire punir leur sœur.

Te rappelles-tu ? Il n’y avait que son père pour la gâter un peu. Et Juliette lui rendait au centuple ces témoignages d’affection.

Rappelle-toi, un jour, elle nous a dit que c’était pour son père qu’elle travaillait bien en classe. Et aussi pour elle ; car elle s’était juré de devenir très riche afin de faire la pige à sa mère.

Ses grands yeux verts, sa longue chevelure brune rassemblée en une tresse charnue, faisaient oublier les coudes reprisés de ses robes et ses chaussures avachies et démodées. Rappelle-toi, elle se fichait de ses tenues vieillottes, héritées de ses aînées.

Rappelle-toi sa joie lorsqu’elle est venue nous dire qu’elle serait la marraine du premier enfant de sa sœur aînée ; la naissance était attendue pour les congés de Pâques.

Tu ne peux avoir oublié ce moment-là, ni avec quelle détermination elle avait décidé d’être la première de la classe, dans toutes les matières, sauf la gymnastique qu’elle dédaignait.

Rappelle-toi, elle voulait offrir le meilleur bulletin scolaire de tous les temps, depuis la création de l’école, comme cadeau de naissance à son filleul.

Rappelle-toi comment l’institutrice est devenue soupçonneuse. Elle l’a même mise à l’écart, toute seule au bureau dans le fond de la classe, afin de s’assurer qu’elle ne copiait pas sur ses voisines. Rappelle-toi, Juliette lui a prouvé qu’elle ne trichait pas.

Melle Trichet lui a alors permis de retourner à sa place.

Rappelle-toi, des bruits ont couru que ce carnet, aux notes inouïes, a provoqué une dispute entre le directeur de la fabrique et sa femme. Les échos en sont parvenus jusqu’à l’office. Justine et Marie, cuisinière et femme de chambre, n’ont pas gardé le secret pour elles.

Rappelle-toi, la semaine suivante Juliette n’est pas venue en classe, on la disait malade.

Rappelle-toi, avec Antoine et sa sœur, nous avons tenté d’avoir des nouvelles de Juliette ; sa mère a refusé de nous répondre, elle nous a claqué la porte au nez en nous interdisant de revenir sonner.

Nos pères travaillaient à la fabrique, ils ont accepté d’entretenir le directeur de notre amie Juliette. Rappelle-toi que ceux-ci n’ont pas réussi à le rencontrer.

Rappelle-toi, Juliette était absente depuis plus d’un mois  lorsque nous avons vu une voiture l’emmener. C’était un dimanche. Nous traînions un peu sur la place du village à la sortie de la messe, nos parents faisaient la queue à la pâtisserie. Assis sur la banquette d’un landau qui est passé devant nous, le directeur de la fabrique et son épouse encadraient Juliette.

Rappelle-toi, Juliette n’a pas jeté un regard autour d’elle. Son visage était pâle, ses yeux vides.

Plus tard, on a appris qu’elle avait été mise en pension chez des religieuses, au Puy-en-Velay.

Rappelle-toi le choc que cela nous a fait

Nous n’avons plus entendu parlé d’elle jusqu’à l’enterrement de son père. Il serait mort de chagrin,  c’est ce que disaient nos pères.

Rappelle-toi, après le départ de Juliette, l’ambiance de la fabrique a changé. Le directeur se désintéressait peu à peu de son entreprise. Rappelle-toi que les contremaîtres ont tout fait pour garder les clients ; nos pères ont tremblé pour leur travail.

Rappelle-toi, un matin, c’était en septembre, le comptable a trouvé le directeur mort dans le fauteuil de son bureau. Crise cardiaque ont dit les médecins.

Rappelle-toi, Juliette s’est placée en tête du cortège, faisant fi des vociférations contenues de sa mère. Rappelle-toi, combien cette dernière avait un air furieux.

Rappelle-toi, Juliette était encore plus belle qu’autrefois. Dans son allure il y avait quelque chose de majestueux, elle nous a impressionnées. Lorsqu’elle nous a vues, elle a souri et a hoché la tête.

Rappelle-toi, sa dignité en a étonné plus d’un.

A ses côtés, ou plutôt à son voisinage, ses sœurs et ses frères étaient inexistants.

Rappelle-toi, naturellement, elle présidait la cérémonie au grand dam de sa famille. Distraite, tu n’as pas remarqué que la foule a calqué son attitude sur la sienne.

A  la sortie du cimetière, les ouvriers sont allés la saluer.

Rappelle-toi, on aurait dit qu’ils lui faisaient allégeance…

La choisissaient pour chef…

Je me souviens de Juliette Rossi.

Elle était belle.

Je n’étais pas très à l’aise avec elle. Elle m’intimidait. Elle avait un je ne sais quoi qui en imposait aux autres. Les seules personnes sur lesquelles cela ne faisait aucun effet étaient sa mère et ses jeunes frères. Des terribles ceux-là !

 

Je me souviens de l’admiration que nous lui portions.

En classe, nous ne comprenions pas comment elle faisait pour avoir des notes pareilles. Je me souviens aussi que, très discrètement, elle aidait certaines d’entre nous à faire leurs devoirs.

Un soir à l’étude, elle s’est assise près de moi. Je ne lui ai rien demandé ; je n’aurais d’ailleurs pas pu prononcer le moindre mot. En deux, trois phrases, elle m’a permis de comprendre les fractions.

Je me souviens qu’après son départ de l’école, nous avons été tristes.

Pas toutes.

Les filles des Platières, qui minaudaient devant elle pour attirer son attention, se sont répandues en propos venimeux.

 

Je me souviens, comme si cela venait de se dérouler, de la visite que nous avons faite chez elle pour avoir de ses nouvelles. J’avais l’espoir de lui faire savoir, par un sourire, notre affection.

Je me souviens qu’Antoine, un grand sans qui nous n’aurions pas osé cette démarche, m’a prise par la main pour traverser la rue Nationale.

Sa paume large a enseveli mes doigts ; cela m’a fait tout drôle…

Je me souviens l’avoir revu plusieurs fois à la sortie de l’école, attendant sa sœur. A chaque fois il m’a saluée, les doigts au béret, un sourire illuminant son visage.

Il avait quitté l’école l’année d’avant et était apprenti menuisier. Ses vêtements sentaient le bois.

Ses parents ne souhaitaient pas qu’il aille à la fabrique.

Je me souviens, Antoine aussi est parti. Faire son tour de France à ce qu’on a dit, pour son métier devenu sa passion ; il voulait apprendre d’autres choses.

Il n’est jamais revenu.

 

Je me souviens, après le certificat d’études, sa sœur a été embauchée à la blanchisserie, tandis que toutes deux nous partions pour Lyon. Toi, pour travailler dans une banque et moi, comme bonne chez des soyeux.

Je me souviens que nous avions des nouvelles de la fabrique par nos parents. Ça n’allait pas fort à ce qu’ils disaient…

Après l’enterrement du père de Juliette, tout a été bouleversé.

Les ouvriers l’avaient honorée le jour des funérailles, la saluant comme le chef de famille, pourtant, elle a eu du mal à s’imposer à la direction de l’entreprise. Je me souviens qu’elle a été accueillie avec méfiance ; une femme directrice, cela ne s’était jamais vu dans la famille Rossi.

Six mois plus tard, celui qui aurait osé la critiquer, se serait fait casser la figure par ses collègues.

Je me souviens que tous disaient qu’elle savait s’y prendre avec chacun, pour obtenir le meilleur. Quand j’y repense,  je me dis que la pension n’avait pas réussi à « casser » son charme, celui-ci devait agir sur les adultes comme il l’avait fait sur ses camarades de classe.

Devenue gouvernante chez mes soyeux – mois aussi je suis montée en grade – je me souviens lui avoir ouvert la porte ; elle était l’Invitée de la famille.

Surprises de ce face à face, nous sommes tombées dans les bras l’une de l’autre. Nous n’avons pas pu parler et me souviens de notre émotion.

Juliette Rossi occupait une place importante dans le monde du textile et  ma patronne a été étonnée par notre embrassade. Je lui ai expliqué que Juliette Rossi était une camarade d’école.

Je me souviens que toi tu n’as pas eu le bonheur de la revoir. Chaque fois que je l’ai croisée – elle était devenue une habituée de la maison – je lui ai régulièrement donné de tes nouvelles, lui annonçant les promotions professionnelles qui t’ont fait quitter la région.

J’ai aussi assisté à la cérémonie organisée pour le départ à la retraite de nos pères et d’autres anciens de la fabrique.

Dans son discours Juliette a évoqué son père et ceux qui, avant lui, ont développé l’entreprise, mais n’a pas dit un mot de sa mère, de ses frères et ses sœurs. D’ailleurs, peu après l’enterrement du père de Juliette, ils ont quitté la ville et plus personne n’a eu de leurs nouvelles.

Je me souviens qu’un jour, elle m’a annoncé qu’elle allait se marier, mais sans tous les chichis bien vus dans sa position sociale. Un mois plus tard, elle est arrivée au bras d’un homme d’âge mûr et l’a présenté à ma patronne et ses amis.

En tendant l’oreille,  j’ai appris qu’il était chercheur et travaillait dans un laboratoire.

Je me souviens encore de la lettre que je t’ai adressée pour t’annoncer cette nouvelle.

Peu après, je me souviens que ses venues se sont espacées. Lors d’une visite à mes parents, j’ai appris qu’elle avait mis la maison et la fabrique en vente. Je n’en ai jamais su la raison.

Tu vois, à nouveau Juliette Rossi disparaissait.

Je me souviens que j’ai été triste longtemps.

Heureusement, il me restait tes lettres

Mère supérieure,

 

 

Savez-vous que vous me manquez ?

Les années passées dans votre établissement éclairent les souvenirs de ma jeunesse d’une lumière douce et limpide, à l’image des propos que vous avez tenus lors de mon arrivée.

Alors, vous vous adressiez à une fillette emplie de colère vis-à-vis de sa mère, et de tristesse à l’idée de ne plus voir son père.

J’étais révoltée, ne comprenant pas pourquoi on m’éloignait ainsi de la maison familiale.

J’ai mouillé tant de fois l’oreiller de mes larmes…

Sœur Jeanne, sœur Clotilde et vous-même Mère supérieure, avez su trouver les mots pour tarir mon chagrin.

Au fil des mois, la présence discrète, mais ferme, de toutes trois m’a aidée à ouvrir les yeux sur mon nouvel univers. La cour résonnait des rires et des cris de fillettes de mon âge.

Dès les premiers jours du printemps, les plates-bandes cernant la cour se sont colorées de mille fleurs : primevères, pâquerettes délicatement ourlées de rose, violettes à la robe sombre… Une palette renouvelée à chaque saison jusqu’aux frimas de l’hiver.

Je n’avais pas le goût d’écrire à la maison. Vous m’avez encouragé à le faire et m’avez convaincu de prendre la plume, lorsque vous m’avez promis que mes lettres seraient envoyées à la fabrique.

Cette correspondance régulière avec mon père m’a emplie de bonheur.

Le rire est revenu, l’appétit aussi. Et, si je crois ce que vous ne cessiez de répéter, j’étais devenue le bout en train de la classe.

L’éloignement d’avec mon père était devenu moins pesant. Lui racontant mes journées dans les moindres détails, je l’imaginais souriant en lisant mes récits, plutôt désordonnés.

Souvent je lui réclamais des nouvelles de mes anciennes camarades, entre autres de Léonie et Marie-Yvonne, car leurs pères travaillaient à la fabrique.

Il me répondait à chaque fois qu’il n’avait guère le temps de se rendre dans les ateliers et que cela ne se faisait pas ; que c’était le rôle du contremaître que d’être au contact direct avec les ouvriers.

Mère supérieure, vous m’écoutiez avec patience lorsque, vous croisant dans le couloir, sans façon je vous tirais par la manche et vous disait tout à trac que ne plus voir Léonie et Marie-Yvonne me rendait triste.

Pensaient-elles encore à moi alors que je ne pouvais les oublier ? Elles avaient le chic pour trouver le mot pour me faire rire, faire disparaître les plis barrant mon front et s’envoler mon air renfrogné.

Renfrognée,  je l’étais sûrement ; sans doute à cause de ma mère dont les brimades finissaient par m’atteindre. La dernière, l’envoi en pension, loin de la maison, avec la consigne que je ne recevrais pas de visites, aurait du ressembler à l’enfer. Il n’en fut rien, grâce à vous Mère supérieure, et à la communauté.

Ces années de pension ont été faites de joie, même si la discipline et le travail tenaient une grande place dans le quotidien.

Tout ceci, je crois que je ne vous l’ai jamais dit. Aujourd’hui, il y a urgence à ce que je vous le confie.

Peut-être parce qu’il y aura deux semaines demain que j’ai conduit le cortège des funérailles de mon père.

Je ne l’ai revu que quelques instants avant que l’on ferme le cercueil. J’ai eu l’impression, à travers ses paupières clauses, de revoir son regard intense, plein d’amour…

Vous m’avez répété à maintes reprises qu’il faut pardonner à ceux qui vous ont fait du mal… Je n’ai pu… Le clan était toujours contre moi.

Pourquoi ?

La lecture du testament chez le notaire n’a fait qu’ancrer un peu plus la haine de ma mère et de mes sœurs. Sentiment partagé par les jumeaux.

Tout… Tout me revient.

Moi la haïe, je me retrouve à la tête de la fabrique, propriétaire de la maison. Des sommes d’argent, confortables, ont été allouées aux autres. C’est la volonté de mon père. Un témoignage d’amour pour moi la bannie, un camouflet pour les autres.

Je vous rendrai visite dans quelques semaines, lorsque toutes les démarches pour la succession auront été accomplies.

J’ai besoin de me replonger dans la sérénité de votre grande maison pour reprendre des forces. Non pas physiques, ma santé est excellente, mais morales car les difficultés qui m’attendent sont nombreuses.

L’idée de me retrouver à la tête de la fabrique m’a fait un choc.

Je jour de l’enterrement j’ai aperçu Léonie et Marie-Yvonne, j’espère les revoir bientôt. Tous les employés de la fabrique étaient là, chaleureux. Cela ne veut pas dire qu’ils m’accepteront facilement dès lors que je serai leur patronne. Le notaire a voulu me rassurer en me disant qu’ils avaient tout intérêt à faciliter ma prise de pouvoir parce que leur emploi dépend de la bonne marche de l’entreprise.

Mère supérieure, je doute être capable de savoir gérer, bien gérer la fabrique. C’est une responsabilité énorme. Si on prend une mauvaise décision, des dizaines de personnes peuvent se retrouver sans travail…

Je fais la fière, mais mon cœur est au désespoir. Mon père disparu, je n’ai plus de famille. Mère, frères et sœurs sont désormais des étrangers pour moi.

J’en arrive à me demander si ma mère est bien ma mère. Cette pensée me donne le vertige…

Pourquoi mon père si aimant m’aurait-il tu un secret ?

Surtout ces dernières années où vous-même disiez que j’avais beaucoup mûri.

Pourquoi a-t-il accepté que je sois envoyée en pension ?

Pourquoi a-t-il continué à vivre avec cette femme – je ne peux plus l’appeler ma mère – lui faisant de nouveaux enfants ?

Rassurez-moi.

Pour la société je suis une adulte, mais face à vous, je ne cesserai jamais d’être la petite fille désorientée que vous avez prise sous votre protection.

 

Juliette votre élève respectueuse

Et affectionnée

 

Ana Surret

22 novembre 2006/25 janvier 2007

Publicité

Publié dans Auteurs invités

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
E
Comme quoi, toute situation peut se renverser! J'attends la suite avec impatience...
Répondre