Ma petite chérie, un conte de Bob (1)
Ma Petite Chérie
Un conte pour enfants
Il était une fois une princesse jolie comme un arbre de Noël, qui vivait recluse tout au haut d’une tour en pierres de trente mètres de hauteur.
Sa chambre était un vrai fouttoir, car elle était paresseuse comme une teigne et passait son temps à faire des réussites ou à se regarder dans le grand miroir de la garde-robes en soupirant.
«Quel gâchis ! Quand je pense que j’ai une bouche comme un bouton de rose, des seins comme des poires, des jambes Louis XVI, un cul comme un ballon de rugby et… » Bon, on est pas obligé de tout décrire. « Et tout ça, pour rien. Il y a de quoi se lamenter ! »
Alors elle s’accoudait à la fenêtre du donjon sur un petit coussin rose et contemplait désabusée la campagne environnante le menton logé dans la paume de sa main.
Ce jour là, son attention fut éveillée par une mélodie qui montait de la forêt. Quelqu’un arrivait sur le sentier en chantant ‘Ik ben zo eenzaam zonder jou’[i], au rythme lent et lourd du clopin-clopant d’un gros percheron ardennais.
C’était un prince qui se rendait à la bibliothèque du village pour y louer le dernier S.A.S. Oh, c’était pas le prince des biscuits LU ni celui de Walt Disney, mais il avait quand même fière allure sur sa monture, même s’il était roux comme un écureuil.
La princesse fila d’une traite à la salle de bain pour se refaire une beauté, dégrafa rapidement quelques crochets de son corsage, histoire de bien mettre ses airbags en évidence, puis se précipita à la fenêtre pour héler le jouvenceau.
« Hé-ho ! » cria-t-elle en agitant sa petite menotte. Malheureusement pour elle le prince avait son walkman sur les oreilles et allait poursuivre son chemin sans la voir, lorsqu’ elle eut une inspiration.
Comme une folle, elle se précipita vers le lit à baldaquin dont elle arracha le couvre-lit qu’elle se mit à agiter frénétiquement à la fenêtre comme si elle voulait l’aérer (chose que soit dit en passant, elle n’avait jamais pris la peine de faire). Se faisant, sa blouse glissa légèrement sur le côté dévoilant une épaule plus rose qu’une peau de bébé.
Là le prince la remarqua et s’arrêta pile au pied de la tour.
« Par le cul poilu de Lucifer ! » lui dit-il en hissant son mètre cinquante-cinq sur les étriers , «…puis-je vous aider, gagner un tournoi, vous délivrer d’un dragon, ou vous faire des enfants ? » Faut dire que la vue des roudoudous de la belle l’avait déjà tout émoustillé.
« Oh ! » répondit-elle, faussement étonnée, « je ne vous avais même pas remarqué… Je faisais un peu de rangement. »
« Je vois », répondit-il avec beaucoup de répartie. Puis en se gargarisant un peu : « Je suis le Prince Ernest, le fils de Raoul I° de la dynastie des Van de Meulebroek ». Et de montrer fièrement le blason qui orne son baudrier : un paquet de frittes sur lit de sable en opposition avec un pot de ketchup retourné. « Et vous, comment que vous vous nommez, une fois ? ».
« Ma-Petite-Chérie » répondit-elle en rougissant.
«C’est très joli, mais je parle de votre vrai nom ? ».
« Je n’en connais pas d’autre… mon père, m’a toujours appelée comme ça ! Mais je suis Princesse moi aussi… enfin, je crois. Quand papa part au bureau le matin avec sa boite à tartines et son thermos, il prend toujours sa zibeline et sa couronne au porte-manteau. »
« Je vois » conclut le prince qui comprit qu’elle n’avait pas inventé l’eau tiède. « Descendez je vous prie. J’aimerais vous conter fleurette et vérifier si tout ce que j’entrevois d’ici bas n’est pas siliconé. »
« Impossible, je suis enfermée… Le Roi ne me sort qu’une fois par an pour le Te Deum de Sainte-Gudule et encore, il ne me lâche pas d’une semelle. Je crois qu’il a peur que je fasse comme ma mère, qui s’est tirée avec la femme de chambre… »
« Avec sa camériste ? » reprit le rouquin interloqué. « Elle est partie en emportant le petit personnel ? »
« Mais non, vous ne comprenez pas… enfin… soit, laissez tomber », dit la belle en réalisant qu’il n’avait pas inventé le fil à couper le beurre. Et comme elle s’emmerdait ferme dans sa piaule : « Montez, essayez de grimper en vous agrippant aux failles du mur. Je vous montrerai le pull que je me tricote depuis ce matin. Je termine la première manche».
Notre mini-héros aurait bien aimé jouer avec les pelotes de laine de la belle et pourquoi pas lui essayez le pull, mais hélas pour lui, il était tout à fait nul en gymnastique et comme en plus il prenait grand soin de ses ongles il fut bien obligé de se désister.
Une petite ampoule s’alluma au dessus de sa tête, signe qu’il venait d’avoir une idée (chose qui soit dit en passant ne lui arrivait pas souvent).
« Pas de panique » dit-il la main sur le cœur. « Je sens à la couture de mon pantalon que vous êtes la princesse de ma vie. Voilà ce que nous allons faire : je vais planter le petit pois que j’ai dans la tête au pied de ce donjon, demander à mon brave percheron de le couvrir d’un peu de crottin et je reviendrai dès que la plante aura poussé jusqu’à votre fenêtre… promis, juré ». Et il cracha cérémonieusement contre le vent qui lui renvoya le tout en pleine figure.
« Un instant » lui dit la petite Chérie : « comment allez vous faire pour rentrer chez vous sans votre petit pois, vous risquez de vous perdre en chemin ? ».
« Pas de problème, ma jument connaît la route ».
Quelques instants plus tard, la princesse le vit disparaître sous les feuillages de la forêt, cataclop-cataclop, en chantant ‘ik ben verliefd op jou’[ii] avec tant de ferveur que des essaims d’oiseaux s’envolèrent dans toutes les directions en pépiant d’effroi.
Et le temps passa.
Le haricotier avait bien poussé et montait désormais jusqu’au faîte du donjon. Il y avait assez de petits pois dans les cosses pour remplir plusieurs têtes de savants. La princesse aurait pu aisément se sauver en s’agrippant aux branches solides du légumier, mais voilà… à force de se prélasser sur des coussins en vidant des paquets de chips, les yeux rivés sur ‘les feux de l’ amour’ (on en était déjà au 3.560ème épisode ), elle avait un peu forçi !
« Un peu beaucoup… » songea-t-elle en égrenant les plis de son ventre : trois, quatre, cinq…
« J’espère que le Prince Ernest aime bien les grosses… » soupira-t-elle en laissant retomber le dernier bourrelet dans un flop, « …sans quoi je risque de me retrouver sous peu Mère Supérieure d’un couvent pour nonnettes en folie. » Plus besoin de se déboutonner pour mettre en valeur la paire de phares pour camion qui explose littéralement sous son corsage. Et de soupirer en enfournant une nouvelle poignée de Smith au paprika.
C’est à cet instant précis qu’ elle l’entendit. Quelqu’un arrivait clopin-clopant sur le sentier de la forêt en chantant « Ciao ciao Bambino » d’une voix de fausset. Elle navigua aussi rapidement que son poids le permettait vers la fenêtre où elle s’encastra au risque de ne plus pouvoir s’en défaire.
C’était bien lui… le cheval avait changé mais le cavalier était roux comme un écureuil, même s’il semblait devenu aussi large que haut, si on peut parler de hauteur avec un mètre cinquante-cinq. Et de fait, après avoir franchi le petit pont de bois sur la rivière il piqua droit vers le donjon au pied duquel il arrêta sa monture.
« Hou hou, Ma petite Chérie… » cria t-il les mains en porte-voix. « Je suis revenu… c’est moi ». Et de se lancer dans une escalade pénible et poussive de la plante qui manqua plusieurs fois de se décrocher.
Penchée par dessus la balustrade elle le regardait monter avec une inquiétude grandissante, se demandant ce qui allait se passer lorsqu’il découvrirait qu’elle n’ était plus tout à fait la même.
«Enfin… » fit-il dans un dernier râle en atteignant le rebord, le visage rouge cramoisi, les yeux exorbités par l’effort et le crâne, déjà bien dégarni, parsemé de gouttelettes de transpiration. On peut pas dire qu’il sentait le frais.
Ils se regardèrent étonnés, un peu gênés tout de même… et s’en suivit, un long silence.
Bon. On ne va pas sortir les violons et la bande son pour vous arracher quelques larmes. C’est du tout cuit. Elle est passée pachyderme et lui petit vieux en chaleur et ça ne les arrange ni l’un ni l’autre. Elle s’est affaissée sur le grand lit en essayant de cacher ses paquets de chips sous les couvertures, tandis que lui contemple atterré le bordel qui règne dans la pièce pour, s’arrêter encore plus dépité devant l’image que lui renvoie le miroir de la penderie.
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