Crèvecoeur par Sonia Gebuhrer-Adam
CREVECOEUR
« Oh, Madame, pourquoi on ne regarde jamais de film ? Les autres profs y montrent des films. En Anglais… le prof… ».
J’interromps le flot en montant le son de la cassette. La voix neutre du speaker énonce des phrases interrogatives que les élèves doivent (ou plutôt devraient) transformer en interrogation directe.
Oui, Noël arrive dans quelques jours. Dans mon casier, je viens de trouver une invitation d’un cinéma d’Art et d’Essai. Ce serait une idée…
« Ahmed, suis la consigne ! Wiederholen Sie bitte! [répétez dit le speaker] „Kommt Inge morgen oder übermorgen?“ [est ce que Inge vient demain ou après demain ?]. Il faudrait téléphoner pour connaître les films projetés durant les horaires scolaires ou envoyer un e-mail pendant la récréation.
„ Kommt Freddy mit dem Zug ? “, [Est-ce que Freddy arrive en train ?] répétez dit le speaker.
« Latifa répond à Zaccharia ! Lloana arrête de parler avec Doan ! Séparez-vous ! ».
« Madame, j’ai pas de livre, Doan non plus. On suit avec Farah. ».
"J'ai dit et répété que chaque élève devait avoir son livre et son cahier ! ».
« Ouais, mais Madame, j’ai pas la place ; dans mon sac, le livre y rentre pas. Le cahier non plus ! »
Je croise le regard de Lloana. Je plonge dans ses yeux bleus artistiquement charbonnés : ses cils recourbés papillonnent en effleurant ses paupières subtilement nacrées. D’une main aux longs ongles manucurés, elle exhibe un sac, ou plutôt une pochette tout juste capable de contenir un minuscule portable, une photo de l’heureux élu et un échantillon de parfum entêtant. Sous la table, elle fait claquer ses talons, déchausse ses mules et les réenfile en rythme tout en se balançant sur sa chaise. L’aplomb d’une femme-fleur. Une femme-fleur, qui connaît la valeur de sa jeunesse. Une femme-fleur qui teste son pouvoir. Pourquoi s’astreindre à étudier ? Pourquoi s’appliquer avec humilité et tenter de comprendre ?
« Oh Madame, c’est fatigant d’apprendre l’allemand, les maths aussi ! Et pis, à quoi ça sert ? Franchement ! J’ mate le gars, et c’est bon. Y fait c’que j’veux ! ».
« C’est vrai ça ! - lance Farouk - si Marine me taille une pelle, j’lui file mon exo de maths ».
« Ta gueule, connard, j’tai pas sonné, mongol ! ».
Marine, l’écorchée vive. Sa mère est venue avec elle de Thaïlande. Marine souvent absente ; sa mère est séropositive. Marine qui a connu les tournantes de la cité. Dix huit ans, et toujours en seconde .Dans son min-sac, la photo de sa petite sœur. Marine arbore une poitrine de matrone et un visage déjà façonné.
De mes vingt huit élèves, combien sont déjà des femmes avant l’âge, combien de petits magouilleurs, de revendeurs de came, de receleurs, de sniffeurs ? Enfances , adolescences volées, rêves piétinés ou récupérés par les charlatans et les illusionnistes médiatiques ! « Prenez votre cahier de textes : „Für morgen, Dienstag, den 10.Dezember : Übung Nummer drei, Seite einundvierzig “.
Je traduis rapidement au cas où « certains » - c'est-à-dire toutes et tous n’auraient pas envie de comprendre le pensum prévu et j’ajoute dans la foulée : « Je vais voir si je peux organiser une sortie collective au cinéma avant Noël ».
Explosion de cris ,de hurlements joyeux. En un battement de cil, le matériel a été happé dans les sacs à dos, les mini-pochettes; la horde a récupéré, qui ses mules, qui ses sacs de gym ou son casque de mob, et même avant que la sonnerie ne libère les énergies, le couloir retentit de bousculades, de jurons, de coups de poing assourdis, tandis que les filles vont se refaire « encore plus belles » devant les miroirs des toilettes.
Je ferme rapidement la salle de classe à clé et chargée, telle un dromadaire, je mets le cap sur la salle des ordinateurs. Je louvoie entre des élèves enlacés, les immenses sacs à dos des demi-pensionnaires, les jambes des élèves assis(e)s, cuisses écartées, le dos contre les radiateurs pour atteindre cette maudite porte coupe feu. Heureusement que j’ai « la technique », comme disent mes collègues : je m’appuie de tout mon poids avec le bas du dos pour actionner le levier qui permet de l’entrouvrir. Lorsque je me retourne, le magnétophone à cassette, mon blouson dans une main, le sac de classe gonflé comme une outre, dans l’autre, deux colosses probablement martiniquais me tiennent la porte. Gestes nonchalants, une rencontre que l’on dirait fortuite… Je remercie d’un sourire ces élèves inconnus .
Plus de deux mille adolescents circulent, vivent, aiment, espèrent, désespèrent dans cette ruche. Nous ne pouvons pas toutes et tous les connaître ; mais elles et eux nous observent, nous jaugent, nous soupèsent selon leurs critères…Mystérieux alchimie du cœur des ados ! Le tam tam transmet le résultat des alambics . Je sais pertinemment que ces deux Martiniquais se sont hâtés pour m’aider ; mais il ne faut surtout pas que je le sache : « surtout pas jouer aux fayots ! Que diraient leurs potes ?!! »
Arrivée dans la salle des ordinateurs, je consulte immédiatement le programme : «Troie » s’affiche et correspond exactement à mes créneaux horaires. Dans les salles des professeurs et de Conseillers Principaux d’Education je proclame « urbi et orbi » que je vais emmener mes vingt-huit élèves de seconde, et je demande à la Caisse de Solidarité d’aider les élèves dont les parents sont en sérieuse difficulté financière.
Un tollé ! « Comment pouvez-vous montrer ce film à des ignares ? Ils n’ont aucune notion de l’Antiquité, de la culture grecque. Si au moins ils avaient été initiés au latin, ou s’ils étaient des littéraires, ou des élèves de classes européennes, je vous comprendrais. Mais là, avec cette classe vous courrez au désastre ; le directeur du cinéma va expulser vos élèves. Ils vont hurler, fumer, acheter du coca, se gaver de pop corn. Quel gâchis. Vous allez offrir des perles aux pourceaux ! ». Je tiens, je persévère. Les Conseillers Principaux d’Education obtempèrent.
Or donc, sous moi cette seconde s’avance, portant sur son front une joyeuse assurance. Nous nous pressons, avant même que les éventuels spectateurs ne rejoignent leur rang. Pour introduire le film j’annonce que l’histoire se déroule en Asie Mineure, c'est-à-dire actuellement au Moyen Orient.
Enfin cette obscure clarté illumine l’écran, puis le silence s’étend, juste déchiré par des remarques gauloises , lorsqu’Achille dort sous sa tente, bercé par deux charmeuses. Toutes et tous les élèves retiennent leur souffle lorsque le jeune Pâris défie le gigantesque Ménélas pour ensuite se cacher derrière son grand frère Hector. Puis j’entends des gargouillis, comme si quelqu’un avalait son « chewing gum ».Je scrute les visages des élèves. Plusieurs avalent leurs larmes. Leur gorge se serre lorsque l’infortuné vieillard s’agenouille devant Achille pour obtenir la dépouille de son fils Hector.
Le film terminé, les élèves se rassemblent autour de moi :
« Oh, Madame,c’était trop bien ! Dites, où il est parti, celui qui a tué Brad Pitt ? – Et l’autre qui a inventé ce « truc »pour entrer dans la ville turque ?... - qu’est ce qu’elle était belle cette allemande ! ».
« C’est pas une allemande, c’est une grecque ! » dit Lloana.
« Mais si , c’est une allemande, t’as qu’à voir son mari, il est gros, il boit beaucoup et il n’est pas gentil avec sa femme ».
J’éclate de rire „ Ach, die Vorurteile !“. [Ah, les préjugés !]
« Heureusement qu’elle est partie avec un turc ! » se console Ismir.
« Eh, Madame, vous avez vu, comment ils l’ont reçue, la Belle Hélène. Toute la famille lui a fait honneur. Chez nous au Maroc, on sait accueillir, on sait recevoir ! ».
Marine proteste : « Arrête avec ton Maroc, ça n’a rien à voir ; moi ce qui m’a fait flipper, c’est quand le vieux père se met à genoux devant Brad Pitt. Ah, c’est terrible de demander à celui qui a tué son fils son corps pour l’enterrer. Moi, à sa place, j’y s’rais pas allé, j l’aurais pas supplié, j’aurais trop la haine ! »
Ahmed l’interrompt : « Mais tu vas le laisser pourrir comme un chien , alors qu’il a défendu sa famille, son clan, ses amis et toute la ville ? ».
« Ouais, tout ça, c’est à cause de la blonde qui s’est taillée avec le petit mectos ; il aurait quand même pu trouver une autre gonzesse ! Un tollé.
« Hé, Meyer, t’y comprends rien à l’amour, t’as même pas de poil au menton. Ils s’aiment, ils s’aiment, ils s’aiment répètent en chœur Vanessa, Latifa, Farah et Camille.
« Eh, Madame, est ce que vous savez si Hélène va revoir Pâris ? Si ça se trouve, elle attend peut être un enfant de lui, et quand le gros va la ramener, ils auront un enfant « turc », mais le gros ne le saura pas et l’enfant turc deviendra le roi des Grecs ! ».
Je choisis le silence, car je sens bien que ce film les touche et les interpelle.
Le lendemain, dès le début du cours, nous reprenons le rituel habituel.
„Alain? – Ja , ich bin hier ! [présent] Bernadette ? Ja, ich bin hier [présente] Latifa?…
Latifa ?...Personne.
Silence radio.
La semaine suivante, je ne vois toujours pas Latifa. Cependant je répète l’appel : „Latifa?... Latifa ?... Silence radio. Alors un murmure s’intensifie et Farah me dit : « Latifa, elle est au bled ! ».
« Au bled ??? » -« Ouais, comme elle sortait avec François, et qu’elle ne voulait pas le larguer, ses parents ont décidé de la marier avec un autre. Et comme elle a refusé, ses parents l’ont envoyée au bled ! ».
Effarée, je m’étrangle d’émotion.
« Oh Madame, elle ne va pas se laisser faire ! Elle a vu votre film, et elle bien a compris ! ».