Monsieur… par Danielle Akakpo
Monsieur le directeur des ressources humaines
Ma plume frémit d’aise en confiant au papier les aimables vœux que je formule pour vous pour l’année 2009, au nom de tous ceux que vous avez démolis.
Depuis votre arrivée dans notre grande entreprise où régnait une ambiance si conviviale, vous avez sans relâche saboté le fonctionnement des services et le moral des employés par votre incapacité à comprendre les problèmes, par votre balourdise et votre mépris des personnels.
Que la direction générale ouvre enfin les yeux sur votre incompétence notoire et vous mette d’autorité en retraite anticipée ? Oh que non ! La punition serait trop douce car votre paresse naturelle saurait fort bien s’accommoder de ce repos forcé. Je vous imagine parfaitement vous faisant du lard dans votre chaise longue, rotant votre copieux repas de midi – vous nous avez habitués à ce petit plaisir – surveillant d’un œil critique votre épouse en train de sarcler, bêcher, tondre la pelouse dans votre jardin.
Que l’on vous renvoie à vos anciennes fonctions dans une petite unité de province ? Non, mille fois non ! Le bruit court que vous n’y étiez pas trop mauvais, mais là encore la sanction serait bien trop clémente. Vous vous contenteriez de donner quelques signatures, laissant une équipe de braves sous-fifres abattre le travail et prendre les responsabilités à votre place.
Ce que je vous souhaite, c’est d’être rétrogradé au plus petit échelon de la hiérarchie pour y vivre enfin au quotidien les brimades que vous n’avez pas cessé d’infliger autour de vous et comprendre – mais êtes- vous assez intelligent pour cela – tout ce que vous n’êtes jamais parvenu à vous mettre en tête.
Je veux vous voir assis de huit heures à dix-huit heures devant votre PC, frappant désespérément des tonnes de statistiques, de courrier, de tableaux jusqu’à en avoir le dos cassé, les doigts meurtris et les yeux douloureux. Il manquait quatre personnes pour que mon service fonctionne sans heurts : vous avez prétendu en avoir grand besoin ailleurs, notamment chez Françoise Gérard qui allait régulièrement larmoyer dans votre bureau, cuisses et seins à l’air ou presque. Moi aussi je demandais, stupidement hélas, en tailleur pantalon et col roulé et vous promettiez, promettiez… sans jamais tenir. Alors, je me régalerai de vous voir, vous aussi, espérer chaque matin un peu d’aide, et enrager chaque soir de n’avoir rien vu venir.
Il vous fallait deux secrétaires : une pour prendre vos messages et taper une lettre tous les quinze jours – vous êtes incapable de rédiger trois lignes en bon français – une autre pour vous servir le café trois à quatre fois par jour et l’apéritif plus souvent que de raison.
En 2009, je veux, j’exige, que vous couriez jusqu’au distributeur, mettiez dans la fente la pièce tirée de votre porte-monnaie personnel, humiez le café brûlant dans son gobelet de carton et au moment où vous vous apprêterez à déguster ce petit réconfortant bien mérité, soyez brutalement apostrophé.
« Encore une pause café qui s’éternise ! Retournez immédiatement à votre poste de travail ! »
Que 2009 vous trouve également affecté au service ouvrier, à transporter de lourdes charges, cartons de papeterie, sacs de courriers, meubles de bureau à déplacer. A vous aussi, comme à ceux que vous traitiez méchamment d’équipe de bras cassés, on demandera à tout moment d’abandonner la tâche en cours, que vous savez prioritaire, pour donner un coup de peinture, percer une porte dans une cloison.
« Ça ne fait pas partie de vos attributions ? Moi, je vous dis que si, exécution ! »
Que vous souhaiter encore ? Ah oui, que l’on vous impose de faire en deux heures le ménage des trois étages de bureaux, de manier la lourde cireuse électrique, récurer les toilettes que vous découvrirez chaque soir d’une propreté douteuse. Et que souvent lorsque vous arriverez pour prendre votre service, une voix goguenarde vous susurre à l’oreille : « On ne se serait pas un peu endormi hier soir ? Vous avez oublié le papier dans les WC du second, et mon bureau n’a pas été aéré. Le ménage, c’est important dans une entreprise. Vous en avez conscience, au moins ? En deux heures, moi, je vous fais un immeuble de quatre étages. »
Et lorsqu’en fin de mois ou d’année vous solliciterez la récupération de toutes ces heures supplémentaires que vous avez accumulées parce qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, j’entends bien que l’on vous réponde, comme vous saviez si bien le faire.
« Facile de tirer sa flemme toute la journée et de se mettre au boulot à partir de cinq heures du soir ! »
Dieu que j’aimerais être mouche lorsqu’on vous décochera ces flèches empoisonnées !
Et puis, pourquoi tous ces cafés, tous ces apéritifs que vous avez ingurgités aux frais de l’entreprise ne feraient-ils pas grimper votre tension, ne déclencheraient-ils pas une cirrhose, vous attirant les gentillesses dont vous étiez coutumier : « Malade, encore malade, j’en ai marre de ces petites natures ! »
Enfin, pour couronner le tout, je jubilerai lorsque, épuisé physiquement et moralement, vous pèterez les plombs et que la déprime vous emmènera vers un congé de longue durée dont les renouvellements successifs feront soupirer d’ennui et le médecin conseil de la caisse d’assurance maladie et le Président directeur général.
Voilà ce que je vous souhaite pour 2009, Monsieur le directeur des ressources humaines. Jamais vœux de nouvel an n’ont été plus sincères. Pour qu’ils se réalisent, j’irai prier Saint-Expédit à l’église Saint-Louis, même si ce n’est pas dans mes habitudes. Je donnerai s’il le faut un paquet d’euros à mon voisin le marabout pour qu’il se livre à quelques pratiques d’envoûtement.
La coutume veut que l’on s’embrasse le 1er janvier. Je le ferai donc pour la première et dernière fois. Recevez, monsieur le directeur des ressources humaines, le baiser des condamnés.
Françoise Équeuré