Hector Leuneux... par Andrée Simons
Hector Leuneux, conducteur de train, est en crise de la quarantaine !
Dès sa petite enfance Hector n’aimait pas son prénom…sa petite sœur, Marie, qui avait deux ans de moins que lui l’appelait Totorrrr…elle avait une fâcheuse manie d’accentuer le rrrrrr !
Un jour, il décida de se venger et de casser son tricycle ! S’ensuivit une punition qui n’était pas piquée des vers ! Hector en avait plus qu’assez d’être moqué à cause de ce drôle de prénom et voulait que ça change ! Du haut de ses huit ans, il alla voir son père.
- Dis-moi, papa d’où vient mon prénom « ?
- Ah mon fils, c’est un prénom qui est dans la famille depuis quatre générations !
- Quatre générations ? Ca veut dire quoi papa ? C’est la tradition que tous les premiers fils qui naissent dans la famille, se prénomment Hector ! Le petit d’homme réfléchit un court instant et resta toujours aussi interrogatif !
- Mais, papa, tout le monde t’appelle Pierre !
- En fait mon fils, mon vrai prénom c’est comme le tien, Hector. Pourquoi, papa ? C’est une vieille histoire : quand j’étais petit comme toi, à l’école tous les élèves m’appelaient Totorrrr et se moquaient de moi !
- Je t’en prie….Papa : jette mon prénom à la poubelle !!!! Je ne peux plus l’entendre !!! Et Marie avec son Totorrr, elle me casse les oreilles !!! Tous les enfants à l’école se moquent de moi aussi ! Dis papa tu comprends? Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ?
- Je n’ai pas osé ! Papa, je t’en supplie, j’irai même prier à l’autel de St Antoine, pour que ce prénom disparaisse à jamais ! Non ? Mais si toi tu t’appelles Pierre et bien à partir d’aujourd’hui, je m’appellerai Antoine ! Tu sais aussi papa que quand je serai grand, je veux être conducteur de trains ! Tu vois d’ici les autres qui travailleront avec moi me baptiser Totorrrrrr ?? Non papa, pas ça !
- Que va dire ton grand-père ? Papa, ce n’est pas moi qui ai choisi de m’appeler Hector.
- Tu compliques rudement les choses ! Papa, c’est une histoire de fou, si je comprends bien, ni lui ni toi ne portaient le prénom d’Hector, c’est seulement écrit sur les papiers, mon papy sur sa chaise percée, tout le monde l’appelle Joseph, toi Pierre… et tu me reproches que je veuille m’appeler Antoine ?
- C’est le seul devant qui tu continueras à m’appeler Hector, comme il perd parfois la boule, il ne comprendrait pas !
- Non, Papa, impossible !
Maman entre deux portes a entendu une partie de la conversation, elle a attendu qu’Hector soit sorti et s’approche sur la pointe des pieds et dit à son mari :
- Pierre, je te l’avais bien dit qu’un jour cette idée familiale poserait problème. Vois le résultat ? Hector a déjà huit ans, comment va-t-il faire à l’école ? Avec ses copains du quartier ? Avec ton père, malade, l’infirmière, les soins, les seringues, les gardes de nuit et ses pertes de mémoire…. c’est la même embrouille ! Il crie à qui veut l’entendre qu’il s’appelle Hector, alors que depuis qu’il est gamin, ta grand-mère l’appelait déjà Joseph ! C’est toi qui as décidé avec ton père qu’il s’appellerait Hector, maintenant à toi de trouver la solution ! Si Hector souhaite s’appeler Antoine, moi, je n’y vois aucun inconvénient, si c’est son choix, pas la peine de le traumatiser ! Moi, Antoine, ça me plaît !! Changer de prénom, ce n’est pas changer de petit garçon, mon chéri !
Dans tous les cas, la situation n’était pas drôle : il fallut faire les démarches administratives et voir ce que ça coûterait pour changer son prénom à la commune !
Les années passèrent, Hector se faisait appeler Antoine, mais sur ses papiers officiels rien n’avait changé ! Antoine pour les intimes, les amis, les compagnons d’école et les collègues !
Le problème qu’Hector traîne depuis l’enfance, c’est de savoir ce qu’il veut parce que depuis l’âge de huit ans il se cherche et se perd tantôt en étant Antoine, ensuite en étant Hector, l’un et l’autre ou les deux à la fois ! Ca l’arrangeait diablement quelque fois !
Il faut préciser que le grand-père sur la chaise percée l’avait très mal pris, quand il avait encore quelques moments de lucidité, il s’appelait Joseph, quand il divaguait il s’appelait Hector ! Antoine pour lui faire plaisir continua rien que pour lui, à se faire prénommer Hector !
Après son service militaire, ses parents se demandant quoi faire de lui, on lui trouva une place au chemin de fer. C’était une tradition : cheminot de père en fils ! Pendant toute son adolescence, il eut très tôt des difficultés d’options scolaires. Ses professeurs le définissaient comme un instable !
Il faut préciser que ses parents n’en croyaient pas leurs oreilles, il avait réussi tous les examens d’entrée à la S.N.C.B. ! Et brillamment !
Ayant le soutien de sa mère, il bénéficiait de ses faveurs ce qu’aucun de ses frères et sœurs, n’obtenait.
Gravissant les différents échelons à la S.N.C.B., passant examen sur examen, vint le grand jour où il devint conducteur de train ! Antoine faisait maintenant la fierté de ses parents.
Il rencontra sa future femme à la gare de sa ville, se maria et eut trois enfants.
A part les difficultés d’horaires et la vie de famille, Hector sembla heureux et avait une paisible vie de conducteur de train ! Rien d’exaltant, ses enfants grandissant, sa femme se négligeant et lui par la même occasion….
Arrivé à la quarantaine, Hector dit Antoine, se mit à déprimer !
Il n’eut d’autre objectif que de souhaiter rencontrer une jeune femme dans la nouvelle gare où il fut affecté! Il la trouva… rentrait de plus en plus tard… il s’amusait beaucoup et avait l’impression d’avoir rajeuni de vingt ans ! Cela ne dura pas… Sa femme se posait des questions…Il y eut des scènes de ménage… elle redevint de plus en plus coquette… cette triste comédie durait bientôt depuis trois mois !
Un soir en rentrant elle lui dit : tu as vu l’heure ? Qui rira, rira bien le dernier ! Il éclata de rire sous son nez, insolent et sur de lui.
Elle lui répondit : demain je te quitte !
Il n’y crut pas un instant et se contenta de dormir sur le canapé ! Le lendemain, il partit au travail, revoyait sa douce jeunesse…et fût encore plus gai qu’à l’accoutumée !
Il avait une drôle de sensation, il se sentait inquiet…et si sa femme avait dit vrai ??
Il manquait d’entrain depuis quelques semaines avec cette jeunesse, ne passer que son temps au lit et batifoler… n’avoir rien à se dire… aucun centre d’intérêt en commun… se voir en cachette…
Si c’est ça qu’on appelle le démon du midi, ou bien encore la crise de la quarantaine, Hector à l’impression de s’être complètement planté !
Son humeur devint de plus en plus sombre ! Et si ma femme avait rencontré quelqu’un d’autre ? Mais non, quelle idée !
Personne à qui parler de cette histoire, pas très glorieuse, il le reconnut en son for intérieur. Sa jeune conquête le trouvant trop vieux, voulait des cadeaux… des restos… etc. !!! Ingérable !
Antoine s’épuisait de plus en plus, il demandait de plus en plus des jours de congé !
Cette nuit, il est resté avec sa jeunette, il se traite de con, s’il avait su…. imbécile… mais oui tu savais, mais tu voulais avoir l’impression d’avoir vingt ans de moins… tu y croyais…mais oui, tu en avais tellement envie, quelle folie !
Hector a quitté sa jeunette de très bonne heure ce matin, il s’est rasé et a pris une superbe douche… pas le temps de repasser à la maison, repartir directement au boulot. Heureusement, aujourd’hui il termine à 13h !
Il chante et siffle comme un pinson en conduisant son train… il se sent relativement heureux… il est constamment perturbé… dire oui… dire non…. il en perd le nord !!
Mais… il y a comme un nœud qui lui noue l’estomac… qu’est- ce que c’est ce truc !!!
Je n’ai pas faim… mais mon estomac est noué. Etrange sensation ! C’est comme un grand vide… une angoisse ?? Oui, c’est ça !!! Je vais devoir descendre à la prochaine gare… trouver un remplaçant… rentrer me coucher… je me sens mal, très mal !
Antoine, Hector, ni l’un ni l’autre ne sait plus !!! Il est perdu…. une voix intérieure lui dit : tu l’as bien cherché ? non ? Il est prêt à faire sauter un câble !
Son portable se met à sonner, c’est sa jeunette qui lui dit : je ne viens pas ce soir, je te trouve trop vieux ! Pourquoi, ce n’était pas bien nous deux ? Arrête, c’est pas drôle !!
Au revoir ? Non ! Adieu ! C’est fini !
Et maintenant ? Je vais m’écrouler !!!
Mais non, t’es fou…avec ce train, il est 11h45. Tu fais la ligne Liège – Quévy, Antoine !!! Ta femme t’attend à la maison.
Il a réussi à amener le train à bon port, lui et tous les passagers.
Il n’en peut plus, il se sent cassé ! Arrivé à la maison, il met sa clé dans la serrure… le silence total, il s’avance… il reste une table, une chaise, un lit d’une personne… sa femme est partie avec leurs trois enfants !
Tout ça pour ça ?
Finalement Antoine a dû être hospitalisé pour une profonde dépression… il a été suivi… il suit encore un traitement ! Il a repris son train…et a compris qu’à force de jouer avec Antoine et Hector, il avait oublié qui il était !
Sa femme lui a pardonné et est revenue à la maison dès son retour de la maison de repos... trois mois de réflexion, pas mal Hector… tu as eu de la chance, cette fois il a mis Antoine à la poubelle… il se sent mieux et retiendra la leçon, le démon de midi, ce n’est pas pour lui !!
Sa sœur Marie, l’appelle toujours Totorrrrr !
Andrée SIMONS