LA SINGULIERE HISTOIRE DE BERTRAND, lhomme de trop de foi - P. Schillings
Un jour, me promenant dans Tournai, je réfléchissais aux drames provoqués par tous ces kamikazes qui se font exploser sans crainte, à Jérusalem, au Caire, à Alger ou ailleurs. Ces hommes et aussi, quelquefois, ces femmes sont convaincus qu’ils vont ainsi accéder au rang des martyrs pour leur cause. Sans mettre en doute la noblesse de leur idéal, cela m’angoissait en raison du nombre toujours croissant de victimes innocentes. Comme je passais près de la cathédrale, moi qui ne suis guère croyante, je rentrais dans l’édifice me disant que la solennité des lieux et le mysticisme ambiant m’aideraient sans doute à mieux comprendre les événements qui nous troublent tant aujourd’hui.
Je m’assis au premier rang des chaises et contemplai la splendide croix en majesté suspendue au-dessus du jubé.
J’étais là depuis quelques minutes, plongée dans un abîme de réflexion, quand une voix me glissa : « Ah, si vous connaissiez mon histoire… »
Je me retournai et constatai qu’à ma gauche, s’était assis, sans que je m’en aperçoive ni ne l’entende s’approcher, un homme d’une trentaine d’années. Etonnamment, il portait une tenue d’ouvrier, semblant sortie tout droit du Moyen-âge.
Habituée aux récits extraordinaires, comme aux contes et aux légendes, je pensais être victime d’une de ces hallucinations qui peuvent survenir quand vous êtes totalement plongée dans l’ambiance du récit.
Mais l’apparition me toucha le bras et je dus me convaincre qu’elle était bien réelle.
- Qui êtes-vous ?
- Je m’appelle Bertrand et je suis originaire de Tournai. Je suis mort la veille de l’an 1554 et j’aimerais, à vous qui vous interrogez sur les tristes événements de votre époque, vous conter comment cela s’est passé durant la mienne. Ainsi vous pourrez vous aussi en parler lors de ces rencontres conviviales dont je sais que vous êtes friande.
Vous comprenez donc pourquoi je souhaite vous en parler à mon tour. Mais poursuivons.
Bertrand me parla de sa jeunesse dans la cité des Cinq Clochers. Celle-ci ne présente guère d’intérêt pour la suite de notre récit.
Par contre, son mariage est au centre de l’histoire. Comme beaucoup de jeunes gens de l’époque, avant de convoler, les fiancés rencontrèrent des autorités religieuses pour approfondir leurs souhaits de mener une vie commune.
- Si vous m’avez attiré, c’est sans doute parce que ma jeune amie vous ressemblait très fort. Et de vous voir assise comme cela aux premiers rangs des chaises a éveillé en moi le souvenir de son attitude troublée au terme de l’histoire que je m’en vais vous conter.
- Que s’était-il donc passé ?
- Tout cela a débuté comme pour tous les jeunes couples de l’époque. Nous avions pris rendez-vous chez un prêtre et le rencontrions régulièrement.
Lors d’une des ces entrevues, le prêtre leur parla des idées nouvelles qui circulaient dans la cité et finit par leur avouer qu’il avait, lui aussi choisi, la voie de la religion réformée. Il en était en réalité pasteur mais s’en cachait ayant, bien évidemment, encore dans les yeux les images de la mort atroce sur le bûcher de la Grand-Place de Pierre Brully, celui que Calvin, le grand réformateur de Genève, avait envoyé à Tournai. C’était en 1545. Depuis, à la demande de l’Inquisition, les exécutions par la mort dans les flammes ou dans des enterrements à vif n’avaient cessé de se succéder dans la cité épiscopale. Difficile d’exprimer publiquement ces nouveaux questionnements face aux abus de la religion officielle.
Bertrand et sa jeune compagne furent très troublés. Ils s’en inquiétèrent auprès de nombreux amis et durent se rendre à l’évidence que, malgré la pompe et les offices de la cathédrale, nombre de Tournaisiens approuvaient les idées nouvelles.
- Savez-vous qu’à la fin de mon siècle, avant la violente répression des Espagnols conduite par Alexandre Farnèse, on estimait que Tournai comptait cinq protestants pour un catholique ?
J’en restais abasourdie.
- Si je fus convaincu du discours du pasteur, car il se référait sans arrêt, avec forces détails, au contenu des textes bibliques, il n’en alla pas de même pour ma fiancée. Nous nous mariâmes et je devins protestant tandis qu’elle voulait rester bonne catholique.
Entre les deux époux, les discussions religieuses étaient franches et directes, sincères et cordiales mais chacun restait sur ses positions. Pour le reste, tout allait bien. Mais cette discordance gênait le mari.
Bertrand s’en ouvrit à un pasteur de ses amis et lui demanda comment donner à son épouse, dont il était toujours follement amoureux, une preuve irréfutable qu’elle avait tort et lui raison.
Ils réfléchirent ensemble et trouvèrent une solution que Bertrand décida de mettre en pratique. Ce serait, pour l’entente au sein du jeune couple, un splendide cadeau de Noël puisque l’on était proche de la fête de la Nativité.
Après avoir passé la nuit de réveillon ensemble, Bertrand se rendit seul le lendemain à la grand-messe de la Cathédrale.
- J’ai encore en souvenir les chants de la Maîtrise et les magnifiques tenues des officiants. Tout cela était splendide et j’ai été ému à l’idée de troubler ce bel ordonnancement mais je m’étais convaincu que c’était la volonté de Dieu. Tout cela n’était qu’en réalité l’œuvre du diable.
Bertrand avait déjà remarqué quelques regards suspects à son encontre car il avait gardé son chapeau sur la tête et présentait de nombreux signes de nervosité. Mais comme il avait l’air de suivre attentivement l’office, les choses s’étaient apaisées. Un sergent du baillage gardait quand-même un œil sur lui. L’intention du jeune homme était de poser son geste dans le chœur. Hélas, celui-ci était fermé par de hautes grilles et Bertrand ne pouvait y pénétrer.
- Je me suis rabattu sur la chapelle paroissiale et y attendais l’office suivant.
Au cours de la célébration, devant une assistance médusée et pétrifiée, Bertrand se précipita tout d’un coup sur le prêtre qui présentait l’hostie consacrée à la vénération de la foule.
- Je voulais leur montrer que, malgré les grandes affirmations, le Christ n’était pas réellement et physiquement présent dans ce morceau de pain. C’était de l’idolâtrie fanatique. Je m’en emparais donc, la déchiquetais et la piétinais. Ainsi, outre le fait de convaincre mon épouse, je ramènerais tous ces gens dans la voie de la vraie religion. Dieu saurait m’en rendre grâce.
Stupéfiée non seulement par ce geste mais aussi par le constat que les foudres du ciel ne s’abattaient pas sur l’auteur de cet énorme sacrilège, la foule restait muette et désemparée.
Heureux que, malgré une angoisse permanente qu’il gardait au fond de lui, sa démonstration était réussie, Bertrand s’apprêtait à quitter l’édifice quand la main du sergent du baillage s’abattit sur son épaule.
- J’ai bien eu raison de vous surveiller. Je vous arrête. Vous rendrez des comptes non seulement à la justice divine, mais aussi à celle des hommes et à celle de l’église.
Bertrand fut emmené à la prison du château, de l’autre côté de l’Escaut.
En ce temps-là, le pouvoir temporel était aux mains du Sénéchal, Pierre de Werchin, dont le château se trouvait à Wiers, entre Valenciennes et Mons. C’était un homme d’une foi simple, pour ne pas dire simpliste, et que le geste de Bertrand effraya au plus haut point. Comment le Christ n’avait-il pas foudroyé sur le champ cet immonde impie ?
Puisque Dieu n’avait pas voulu exercer une vengeance terrible, c’était donc à lui que la charge revenait. Faisant fi d’un piètre état de santé, Pierre De Werchin se fit transporter à Tournai pour procéder lui-même aux interrogatoires. Il fallait que les choses aillent vite.
Sous ses ordres, Bertrand fut soumis trois fois à la « torture terrible ». J’en passerai les horribles détails car nous en aurons bien assez avec la suite de l’histoire.
Pendant ces tortures, un Jésuite invitait Bertrand à se convertir.
- Je ne sais pourquoi mais plus on s’acharnait contre moi, plus ma foi se renforçait et mon âme s’endurcissait pendant que mon corps se désagrégeait sous les coups des bourreaux. Pourtant ce Jésuite persistait et m’offrait même de jeuner pour moi pendant un an si j’abjurais ma foi protestante. Mais je ne l’entendais plus.
Bertrand avait appris, de la bouche de ses tortionnaires, que l’ami qui l’avait conseillé dans la préparation de son sacrilège, venait de se rétracter, d’être accueilli à bras ouverts dans le giron de l’église catholique et se montrait maintenant un serviteur zélé à dénoncer tous les hérétiques. Il pouvait très bien faire de même. Mais Bertrand, porté par on ne sait quelle fanatisme, resta ferme sur ses positions.
La veille de l’an neuf, soit une semaine après les faits qui avaient eu pour cadre la Cathédrale, le corps effrayant de Bertrand fut traîné sur une claie jusqu’à la Grand-Place.
- Tous les soubresauts du chemin provoquaient en moi une douleur insupportable et de plus en plus insurmontable et je priais le ciel d’alléger mes souffrances. Des larmes me venaient quand je pensais à mon épouse qui ne savait plus à quel saint se vouer et dont la foi était sérieusement ébranlée. Croyait-elle au moins encore en Dieu ?
J’arrêtais le récit car je sentais une grande exaltation monter chez mon interlocuteur et je tentais par divers gestes de la calmer. A cet instant, celles et ceux qui empruntaient, comme raccourci, le passage entre la porte Mantille et la porte du Capitole semblaient, en me voyant assise et gesticulante, compatir à mon égard, estimant sans doute normal qu’une pauvre folle secouée de gestes insensés vienne chercher soulagement et protection dans la maison de Dieu. Je me rendis ainsi compte qu’ils ne voyaient pas Bertrand.
- Pourquoi êtes-vous encore présent dans la cathédrale ?
- Dieu ou je-ne-sais-qui, peut-être celle que vous appelez Notre-Dame, a entendu mes supplications. Comme notre convoi s’approchait de la Grand-Place, je constatais que je ne ressentais plus rien mais assistais en témoin extérieur à la scène. Le corps abimé de Bertrand Le Blas, car c’était mon nom, m’était devenu étranger et je pouvais voir, derrière la rage de quelques fanatiques rangés sur les côtés, les regards effarés de beaucoup d’habitants de la cité. Ils ne comprenaient pas cette violente réaction des autorités.
Sur la Grand-Place, on avait installé une grande clôture de bois pour que les spectateurs, notamment les autorités ecclésiastiques, ne soient pas victimes d’éclat lorsque le bûcher serait en pleine activité.
Bertrand vit le bourreau s’emparer de ce qui avait été lui-même. Il jeta un regard dans la foule nombreuse et vit, à l’arrière, son épouse en larmes, repoussant avec vigueur les tentatives de consolation de celui qui fut son compagnon dans la préparation du geste de Noël et puis avait totalement changé de conviction.
Mais l’exécution commençait.
- Le bourreau me mit une boule de plomb chauffé à blanc, dans la bouche pour que je ne puisse m’exprimer. Il s’empara de ma main droite et la broya dans une espèce de gaufrier rempli de pointes, le tout aussi chauffé à blanc. Il fit de même avec mon pied droit. Ma main et mon pied n’avaient plus de forme. Non content de cela, il me retira la boule de la bouche et me sortit la langue pour la couper. Je ne sais quel esprit m’inspirait mais des vociférations sortaient encore de mon corps meurtri et de ma bouche amputée et noircie et la foule en était stupéfiée.
Je voulus arrêter Bertrand car toutes ses descriptions me donnaient la nausée.
- Tout cela n’est encore rien. On avait installé une machinerie à chaînes au-dessus du bûcher. On y accrocha mon corps par des anneaux de fer aux poignets, aux chevilles et à hauteur de la ceinture. Puis on me plongea dans la fournaise et l’on m’en ressortit dans la volonté de faire durer le plus longtemps possible l’exécution. Quelques témoins hurlaient leur plaisir à voir la scène et Pierre de Werchin n’était pas le dernier d’entre eux. Je vis mon corps se réduire peu à peu en cendres. Pour lui, je devais être l’incarnation du diable.
Bien que Pierre de Werchin ait ordonné que les cendres de Bertrand fussent jetées dans l’Escaut, afin que son souvenir disparaisse avec le courant, un ami courageux les récupéra discrètement et leur donna une sépulture.
- On dit que je suis enterré en un lieu-dit « La Bruyère ». Mais je n’en sais rien puisqu’au terme de l’exécution, je suis redescendu avec la foule vers la Cathédrale, où beaucoup se repentaient du plaisir qu’ils avaient pris. Quant à mon épouse, elle s’était assise, tout comme vous aujourd’hui, et se posait de multiples et graves questions…
Je restais silencieuse quelques instants.
- Personne n’avait osé réagir ?
- Comment voulez-vous qu’un individu ose se dresser contre un tel pouvoir ? Hélas, celui-ci dut subir violemment la tempête qu’il avait provoquée. Quelques dix ans après ma mort physique, et celles de bien d’autres, les iconoclastes envahirent en masse la Cathédrale et y firent d’abondantes destructions. Les pasteurs protestants tentèrent bien de calmer les ardeurs en s’interposant entre les iconoclastes et les autorités épiscopales mais ces dernières préférèrent encore plus noircir cette action, en rejetant toute proposition de réparation. Assistant à cela en témoin muet, je me souvins qu’après mon « sacrilège », les lieux avaient aussi été immédiatement «désinfectés» de manière radicale: la chapelle où mon geste avait été commis fut tout de suite désaffectée et interdite au culte, le plancher en bois sur lequel le prêtre avait marché devant l'autel fut condamné à être brûlé et le carrelage en marbre sur lequel j’était passé à être brisé. Pauvre Cathédrale innocente qui devaient ainsi subir, à quelques années de distance, la colère vengeresse des uns et puis des autres.
Comme je me préparais à quitter les lieux, Bertrand me retint encore un instant.
- Lors de leur périple, les iconoclastes trouvèrent le cadavre de Pierre de Werchin à Chercq. Ils le déterrèrent le démembrèrent et, en souvenir de moi, voulurent en brûler une partie, à savoir le bras. Mais comme il sentait trop mauvais, il fut jeté dans l’Escaut, où il rejoignit les cendres de tous ceux dont on avait espéré, par les nombreux bûchers sur la Grand-Place, effacer le souvenir.
Je promis à Bertrand que je veillerai, moi, à ce qu’il n’en soit plus ainsi. Je me sentais soumise à un nouveau devoir de mémoire.
- Vous voyez à quoi peut conduire une foi extrémiste. Depuis ce temps, je traîne dans cette cathédrale dont je partirai sans doute bientôt si mon histoire comme celle de tous ceux qui ont partagé mes convictions y retrouve une place et serve d’exemple à celles et ceux qui peuvent ruiner un pays par leur intransigeance et leur intolérance.
Je répliquai à Bertrand que je ne comprenais pas bien le sens de cette intervention.
- Eh bien, si moi je suis encore ici par je ne sais quelle mystérieuse intervention, vous devez savoir que Tournai a perdu quasi la moitié de sa population au terme de cette période. Et dans celle qui est partie vers d’autres cieux, on trouvait beaucoup de bourgeois industrieux et d’artisans compétents et créatifs qui auraient pu assurer la continuité de la grandeur de la cité. Voilà où mène l’intolérance. La ville n’a plus jamais retrouvé sa prospérité, celle dont la cathédrale fut et est encore aujourd’hui une des plus brillantes expressions. Je vous salue.
Il disparut.
Ici se termine l’histoire de Bertrand. Ce n’est qu’une légende mais les faits que je vous ai racontés sont historiques. Plaise à Dieu, à Allah ou à l’Humanité qu’ils ne se reproduisent plus…
(texte pour une conteuse)
Paul Schillings, avril 2007