UNE VIE DE MOTS
Mes mots n’étaient que bribes à peine audibles à l’oreille nue. On les devinait seulement à quelques enflures étranges. La pluie vint, se mêla à la terre, les humidifia. Ils s’étirèrent comme réveillés d’un songe fabuleux et tendirent leurs syllabes. Debout, tremblant encore sur leur jambages, ils se mirent à avancer lentement d’abord. Personne n’y prêtait attention, ils se perdaient dans la masse des sons mais imperceptiblement, ils se musclaient.
Lorsqu’ils se sentirent plus forts, ils adoptèrent un trot régulier. Là déjà, plusieurs badauds se retournèrent sur eux et furent vite dépassés. L’admiration naissait dans les oreilles. Si jeunes et déjà si performants ! Le rythme devint de plus en plus rapide.
Du trot, les mots passèrent au galop et les suivre devenait impossible. Certains allaient si vite que les oreilles ne percevaient plus qu’un bruit étrangement déformé, ne laissant deviner que leur début et leur fin. L’émulation aidant, tout mon lexique adopta une vitesse folle. L’ivresse suprême ! Tout le décor bascula. Des horizons sans cesse nouveaux surgissaient au loin.
Les hommes tendaient l’oreille dans telle ou telle direction, croyant avoir entendu un bruit. Puis, ils s’en retournaient à leurs occupations matérielles. Intrigués d’abord, mais vite, indifférents, ils ignorèrent désormais les mots devenus insaisissables.
Les soirs d’ennui, certains racontent leurs souvenirs et parlent de ce qu’ils ont jadis entendu et qu’ils appelaient du nom mystérieux de « poésie ».
Ernest J. Brooms