Moments suspendus (2) - El Que Come Abajo
Temps Second : Interruption
Les mois défilent. Tiptop s'endurcit, se ferme. Ne parle que lorsque c'est nécessaire. Tom et les autres s'inquiètent. Pas de boulot. Pas envie d'aller bosser. Se laisse aller. Jeune homme perdu entre le désir de s'en sortir et celui de faire sauter la planète. Pas de survivants. Catalogué asocial avant l'heure. Colère envers le monde entier; Tiptop est loin. Plus rien ne le touche. Et surtout, il ne veut ressentir aucune pitié. Devenir plus résistant que le jour d'avant, voila l'objectif. Prend des mauvaises habitudes. Refuse d'être aidé. Pas besoin, je survivrais, se dit-il. Relations troublées. Du mal à négocier le virage que prend sa vie. Passe des journées à zoner. Dehors. Là où il vaut mieux être. En tout cas, ce n'est pas pire que la maison. Il continue de voir ses potes, mais n'entretient de relation suivie avec personne. Rien n'est vrai,ni ce que vous pensez de lui, ni la main que vous lui tendez. Tiptop ne croit plus en rien. Sauf quand il se reprend à reprendre confiance en la vie. En général, ça dure deux heures le matin au réveil, après... Après ç'est le retour à la réalité, bébé. Cette foutue réalité qui continue de le bouffer et qui le maintient debout en même temps. Tiptop pense à trouver une formation. Pourquoi faire ? C'est du temps perdu. Il vaut mieux rester sur un banc à donner rencard aux collègues et refaire le monde au lieu de s'y interesser, hein Tiptop ? Ouais... Tout est plus façile pour lui une fois en train de planer. Parler, rire,draguer, pleurer... Tout est plus simple.
Quand il y réfléchit cinq minutes, Tiptop se dit que ça ressemble à un suicide à petit feu. Mais pas question. Ca a été trop difficile jusque là. Il sait qu'il ne craquera pas.Il reste des choses à prouver. A lui-même, en fait.
Jeudi matin. Tiptop se lève, la tête dans un mauvais trip. Son père est dans la cuisine. Ils se croisent :
- Salut fils ,ça va ?
- Ouais P'pa, tout baigne...
- D'accord... Je vois... Dis moi, je sais que le moment est peut-être mal choisi mais... Tu ne penses pas qu'il serait temps que tu trouves un autre job ? Ca fait assez longtemps maintenant et reprendre une petite activité, je crois que ça pourrait...
- Ouais."
Aaah, le Grand Sujet.Le dernier tabou entre son père et lui. Tiptop se sert un verre de jus d'orange et retourne dans sa chambre. Son père reste planté là, dans la cuisine. Prévoir visite à L'ANPE local. L'après-midi, Tiptop s'y rend. Les affiches, partout, semble confirmer ce que pensait Tiptop. Rien pour lui. Pas tellement de diplômes, pas tellement d'expérience. Et les salaires proposés ne donnent pas franchement envie. Repère une fiche sur le tableau : " Librairie cherche agent de caisse ". Mouais. Pourquoi pas après tout ? Se présente le lendemain matin. Tient la matinée, puis se barre à Midi. Complications relationnelles supposées avec la clientèle. Entretien avec la responsable. Tiptop sait déja qu'il n'y remettra pas les pieds à quatorze heures. Sort, puis appelle son père :
" Ouais... allo P'pa, c'est moi. Bon , le job à la librairie, ca va pas le faire.
- Pourquoi ça ??
- Oh, tu sais ce que ç'est... Ils en reçoivent douze dans la journée, et puis ils t'annoncent que ça sera pas toi... Bref, je t'expliquerai mieux demain.
- Demain ? Tu n'es pas à la maison ce soir ?
- Non , je pense pas. Allez, salut P'pa.
- Mais, tu..."
Clic. Tiptop compose le numéro de Tom. Rendez vous chez Tom dans, disons... Une demi-heure. C'est bon, Tiptop n'a rien oublié en partant. Ni la came, ni le fric pour les bières. La fin de la journée est lançée. Il arrive chez Tom et raconte sa demi-journée de travail. Tom n'en croit pas ses oreilles :
" P'tain Tiptop... Mais qu'est ce que tu as foutu là-bas ?
- J'en sais rien , mec. Je crois que j'ai rien fait, tout simplement..." dit Tiptop en décapsulant sa canette.
- Mais quoi, t'as rien fait ? Que dalle ? Même pas encaisser un client, enfin un truc, n'importe quoi...
- Tom, déconne pas, c'est pas le moment pour la leçon de boulot, ok ?
- Attends... Attends deux secondes. C'est jamais le moment avec toi, Tiptop. C'est jamais le moment de discuter,c'est jamais le moment de rien faire, alors...
- MERDE !!! MERDE, FERME-LA TOM !!! FERME-LA DIRECT !
- Hey Matt, Matt... Calme toi mon grand, ok ? "
Tiptop envoie sa bière valdinguer à l'autre bout du salon.
" Tu crois que c'est façile ? " s'écria-t-il.
" Tu crois que j'ai envie de supporter tous ces abrutis à longueur de journée ? Regarde moi, Tom ! Tous ces mecs qui sont là, tranquilles, en train de me gonfler avec leurs problèmes ? Et moi, je dois fermer ma gueule ? Hors de question, Tommy ! J'en ai rien à foutre de leur job ! Qu'ils se le carrent au fond du cul !!!
- Bienvenue dans la réalité, Matt... C'est comme ça que ça se passe dehors. Tu croyais que ç'était comment ? T'as foiré, mec. C'est ce que je vois, en tout cas.
T'as foiré une occasion de t'en sortir un minimum. Bon, y en aura d'autres, mais ça se représentera pas aussi façilement la prochaine fois. En attendant, tu comptes faire quoi demain ?
- J'en sais rien, Tom... J'en sais strictement rien."
Tiptop s'assoit, enfouit son visage entre ses genoux, pleure. Tom s'accroupit devant lui.
" Ok mec... ok. Ca va aller, tu vas voir... Tu vas t'en sortir. Je me fais aucun souçi la-dessus. C'est juste que depuis quelques temps, tout le monde s'inquiète pour toi. Tu réponds pas vent au téléphone, on ne te voit presque plus... Tu vas où la, Tiptop ? Tu comptes nous la jouer comment ? "
Tiptop continue de pleurer. Arrive à se reprendre et bredouille :
" Je crois que j'en ai assez, Tom. Merde...J'en ai marre. "
Tom voit la détresse sur le visage de son ami et le regarde attentivement. Puis parle à nouveau :
" Tiptop, j'aimerais te voir heureux, au moins une fois depuis le décès de ta mère. Alors s'il te plaît, ne gâche pas tout. Ne joue pas au con. T'es... Tu as trop de choses à perdre. "
- Tu parles... C'est quoi qui me retient au foutoir que représente ma vie en ce moment ? Hein ,j'ai quoi là, tu m'expliques ?
- T'es vivant mec. Et puis, on tient à toi, merde ! C'est vrai, quoi !"
Un sourire vient se poser sur les lèvres de Tom. Tiptop le regarde à son tour, et sourit aussi. Les larmes cessent de couler. Il reprend son calme.
" Merci, Tom. Ca fait du bien d'entendre ça.
- De rien mec. De rien... Bon, on fait quoi ?
- Je sais pas. Commence par rouler un spliff et après, on voit."
La journée se termine par un rassemblement de la bande d'amis à l'exterieur. La nuit tombe. Le moment où Tiptop à l'impression de renaître. La lumière du jour fait trop mal, révèle trop de choses. Tiptop se mêle à ses potes, discute avec eux un moment puis se retire. Plus rien à dire. Il s'en rend compte. Dans sa tête, c'est l'orage. Même Suzie commence à prendre ses distances. Il s'assoit sur un banc, frotte les extrémités de ses doigts sur ses tempes. Son crâne va exploser. C'est aussi simple que ça. Personne pour voir ça. Ses pensées et ses tourments vont être répandus devant tout le monde si ça se produit. Alors relax Tiptop, relax. Le ciel constellé va s'effondrer directement devant lui. Ou alors c'est peut être le mélange drogue / alcool. Trop poussé ce soir encore. Les gens plaisantent, passent un bon moment, mais pas lui. Isolé. Foutue vie. La musique qui sort d'une des voitures garées ressemble à l'annonce de l'Apocalypse. C'est la fin, on est tous condamnés. Et Tiptop en premier, s'il vous plaît. Prêt à doubler les gens dans la file d'attente vers le dernier départ. Aller simple, 1ère classe. Pourtant, le bonheur est là, malheureusement. Ironiquement, même. Comme une grimaçe de plus infligée par la vie. Les personnes qu'il aime sont présentes et il ne peut pas être comme eux. Comme une putain de malédiction. Johnny, un autre de ses amis, vient le voir. Et commence un baratin incompréhensible sur la soirée. Tiptop fixe le sourire de Johnny. Les mouvements de ses lèvres sont régulièrement entrecoupés d'une risette débile. Il se dit que si ce bon vieux John ne vire pas son sourire vite fait, ça va devenir encore moins évident. Barre toi, Johnny. Cesse ton discours sur cette maudite soirée et casse toi. S'il te plaît, fais ça pour moi, et emmène ton plaisir idiot avec toi. Tiptop prie pour que toute cette mascarade s'arrête le plus vite possible. L'heure de la fin est là. Tout le monde travaille ou va à l'école demain. Tiptop non, mais il s'en fout. Tout ce qu'il souhaite, c'est que la fête se termine. Il veut dormir. Une nuit, une semaine, un an ou pour toujours, c'est pareil. L'effet des produits s'estompe peu à peu. Et la haine revient. Quand Tom ramène Tiptop chez lui, le chemin du retour est sans un mot. Tom est inquiet. Son pote va mal. Quand il est enfin arrivé à destination, Tiptop peine à monter les étages. Une fois rentré dans l'appartement, il constate que son père a passé la nuit dehors. Il va dans sa chambre, se déshabille puis se couche. Il sait que demain, quand il se lèvera, le vrai cauchemar commençera. Doux Jésus, délivre-moi du mal, et si je meurs avant de me réveiller... laisse-moi.
Lendemain matin, donc. 10h42. Bouche pâteuse et gueule de bois. Rate son père qui est parti bosser. Décidément, on ne fait que se croiser, se dit-il. Sort difficilement du lit, manque de trébucher sur son réveil qui n'a plus sonné depuis bien longtemps. Prend une douche. Sort de chez lui. Pas de destination prévue. Prend le métro et un bus. Arrive dans un parc et s'assoit sur le premier banc en vue. Roule un joint. Deux ans. Cela fait deux ans que Tiptop se traîne tant bien que mal sur sa route. Deux pas en arrière et un de travers. C'est un bon résumé de la situation. A quel moment est-ce que tout a basculé ? Même Tiptop ne le sait pas. Deux années ? Plus que ça ? Sur le banc, il observe un couple avec une petite fille qui jouent sur la pelouse, la-bàs, à gauche. Une image d'un autre temps, presque d'une vie précédente... Le regard paumé, il attend. Attend que l'heure tourne, jusqu'à ce qu il se décide à bouger. Il revient chez lui, fume de l'herbe, se prépare un repas. Nausée soudaine. Les nerfs qui lâchent, se précipite aux toilettes pour vomir.Ce n'est pas la première fois que cela se produit. Se nettoie et s'affale sur le canapé du salon. Une main appuyée sur son ventre, il sent sa respiration affolée retrouver un rythme normal,doucement, lentement... Les yeux fermés, il chuchote : " Ca peut plus durer...Ca peut plus durer comme ça... Faut que je fasse quelque chose... "
Tiptop est seul. Le lien est coupé.