Le signet - Pascale Déplechin
| Et puis, le cri, horrible. Lointain et proche à la fois. La voix de son père. Elle a senti sa peur. Qui la tenaille aussi maintenant. Elle ne bouge plus d’un millimètre. Elle voudrait ouvrir les yeux, dévaler l’escalier, se précipiter dans leur chambre, mais elle est pétrifiée. De toute façon, elle sait. Les heures s’égrènent. Les pleurs ont succédé au cri ; son père est l’image même de la douleur. Elle ne verra pas sa mère. Elle ne sait pas pourquoi. Elle vit hors du temps, bizarrement. Inerte. Les autres ont défilé, l’ont regardée d’un air si triste, si compatissant. Pourtant, elle sait, elle, que maman n’est pas morte, pas vraiment : elle n’a pas fini son livre. Il était dans le hall quand ils sont partis au funérarium. Le signet était au milieu du roman. Maman ne partirait pas sans connaître la fin de l’histoire. Elle n’a que quinze ans, mais elle connaît bien sa mère ; elles se ressemblent tant. Les gens disent que la défunte a l’air serein. C’est normal, puisqu’elle va revenir. Papa leur parle : « Je lui ai donné un calmant, elle était sous le choc…mais j’ai peur de la voir s’éveiller ». La fille trouve que son père a une drôle de façon de parler d’elle, comme si elle n’était pas là… elle est dans une brume étrange. Immobile. En plus, cette odeur de fleurs, entêtante. Le temps élastique. La chambre funéraire elle-même est irréelle. Pourquoi donc a-t-elle eu l’impression d’y passer toute la journée, sans qu’on la laisse voir sa mère pourtant ? Son regard englobe tous les gens de loin. Et toujours ces yeux mouillés…Papa s’absente parfois et maman, qui n’est pas là non plus. Rien que ce froid mortel. Elle ne sent plus rien. Papa s’en va. Elle se voit, seule, figée et comprend… L’homme a pris vingt ans en un jour. La maison n’est plus son refuge. Sur le canapé, sa femme est toujours plongée dans un sommeil faussement apaisant. Il monte lourdement l’escalier. Il ouvre la porte de la chambrette de sa fille, regarde les posters au mur, le lit vide… Sur la table de nuit, un livre est fermé, le signet posé dessus. |
| _________________ Pascale Déplechin |
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