Le rêve du cavalier Pathan par Angela della Torre
« Le vent siffle et souffle dans les montagnes nues.
Des rochers, de la neige. Mon cheval unique compagnon.
Les étoiles et la lune sous le firmament retenues.
J’aime ces moments de solitude lorsque le jour s’enfuit.
Rose, orange et violet illuminent l’horizon.
La crête s’orne des couleurs d’Orient.
Et puis descend la nuit.
Il est temps de rejoindre la steppe, le village riant.
Je vocalise sans parole. Le bonheur est ma foi.
Et je ne sais pourquoi ce jodler me remplit de joie.
La mélodie est belle, attire nos rêves et les enchaîne.
Hors la loi est la haine.
Rite Pathan. Tribu perdue, au fond des montagnes du Cachemire.
Ban ! Ban ! Ban ! Le chaman bat tambour.
Juste ma yourte en point de mire.
Endormie la ville bleue, figée, au loin, Jodhpur.
Je suis un cavalier au front fier.
Je suis un papillon. Je cherche ma lumière.
Un vent chaud vient du désert, de l’autre côté du néant.
« Même le nabab ne peut élever seul ses enfants. »
Cette douceur près de moi, tant de lunes qu’elle est partie.
« Une autre viendra. Tu verras ! »
Derniers mots d’amour. Je lui tenais la main, si fort.
Le vieux sage encore ce matin me l’a dit.
« Elle viendra. »
Comment pourrais-je aimer encore ?
J’espère lever le voile, te découvrir.
Je bois du mahaleb. Aide-moi
Toi seule pourrais mes peines recouvrir.
Fais-moi cette faveur. Il est temps
Pourquoi es-tu si loin de moi ?
Avant les autres, je t’entends.
Je me cache sous ma yourte. Je nettoie le coffret et je ris.
Je suis heureux car maintenant je te vois.
Tu parles la langue universelle. La langue de la Vie.
Tu es la poutre qui me soutient, de ma tente le faîte.
J’entonne un raï ancien, poème de sagesse, chant d’amour et de fête.
Viens soleil. Je crois en toi. J’ai si froid.
Réchauffe mon cœur. Réchauffe ma vie.
Je te fabrique du fard, un khôl de Mongolie.
C’est un cadeau, un petit plaisir. Un rien !
Oui, c’est pour toi, tu sais. Cela me fait du bien.
Au simple autel de pierre,
Sous le ciel de la nuit, je refais ma prière
Pour toi, mon étoile, ma pierre bleue.
Je sais maintenant que je te trouverai, je le veux.
Il est allongé dans la boue.
Il grelotte et sa gorge se noue.
Un cheval noir, la selle vide,
Pousse son museau sur son visage livide.
Il ne sent plus ses mains pâles.
Son bel uniforme est trempé,
Sale du sang de ses ennemis, hier, le passé.
Puis, il les entend. Ces râles,
Ces gémissements, ces tourments.
L’homme ouvre les yeux brusquement.
Il tourne la tête. Il les voit. Il les hèle.
Ses compagnons, tombés pèle-mêle...
La bataille a été rude.
Son Requiem comme un prélude.
Ce n’était pas le vent des montagnes mais les balles qui sifflaient.
Les battements de tambour, c’était le canon qui tonnait,
Dans sa poitrine son cœur qui tapait.
Peu à peu, les bruits cessent. Le silence l’obsède.
Il ne peut se lever. Son sang coule tiède.
Quel Dieu dans ses mains tient donc sa destinée?
Pour quel dessein la mort l’a-t-elle donc épargnée ?
La Nature dans ce rêve était si belle!
Pourquoi avoir été si cruelle ?
Pourquoi était-il aveugle ? Il doute. Il ne sait.
La monture sombre et solitaire est restée prés de lui.
Sa tête laissant flotter sa crinière de nuit.
Un clairon, au loin. Les lanciers anglais !
Le claquement des sabots, les hennissements réprimés.
Une grande silhouette se détache sous le ciel étoilé.
Il se rapproche. Aura-t-il la force de parler, l’appeler.
Il essaie, une fois, deux fois, en vain. Il est comme ivre.
Non, il ne veut pas mourir. Ce rêve, il veut le vivre !
Il rassemble ses forces. « Help ! *», parvient-il à souffler
L’homme en noir l’a-t-il entendu ? Il s’est arrêté.
Le Pathan appelle encore, sa voix est plus forte.
Le lancier a les yeux clairs, des manières accortes.
Il descend de sa monture, se penche vers le blessé.
« Don’t worry, guy ! * »
Et il le soulève comme un fétu de paille,
Le couche sur l’encolure et remonte sur sa selle.
Le Pathan sourit. Et sa haine se fêle.
Qui sont ses ennemis ? Ses frères ?
Sans doute a-t-il eu tort !
Le noir coursier les a suivi jusqu’au fort.
Les songes à nouveau s’engouffrèrent.
Le cavalier Pathan a perdu connaissance.
Et ce sera pour lui comme une renaissance.
Quelques jours plus tard,
Bandé de toutes parts,
Dans l’hôpital de la garnison.
Pour avoir tenu sa position,
Pour avoir tué tant d’ennemis,
Il recevra une médaille, promis.
Démobilisé, sa jambe gauche restera raide.
Quel avenir pour un invalide ? Quelle aide ?
Pourra-t-il un jour remonter à cheval,
Vagabonder dans ses steppes, son val?
Le lancier est revenu, la veille du départ.
Son regard est limpide, sa main ferme. Lui blafard.
« Ta blessure est la marque de ton courage. Tu ne le sais pas,
Mais tu m’as sauvé la vie. Je te dois bien quelque chose »
Le Pathan ne se souvient de rien. De sa mort quelques pas.
« Lord… cherche un maître de manège. Donc je te propose
De venir avec moi demain ! »
L’anglais lui tend la main.
Le fier cavalier esquisse un sourire.
Maintenant au bonheur il aspire.
Et ce fut le début d’une belle amitié.
En somme, une histoire de cavaliers.
Nul ne sait si son rêve s’est réalisé ... »
Cette histoire m’a été racontée,
Un soir d’automne, par un vieil homme enturbanné,
Prés du Hawa Mahal, de Jaipur et des Vents le Palais,
Alors que rêveuse, je dégustais un thé.
Et ce soir, croyez-moi, sachez qu’il ne mentait.