SEXTUOR MAMIE - Sonia Gebuhrer-Adam
Dès mon plus jeune âge j’adore le chant ; mais je chante faux ! Mon père, qui m’adulait, me disait lorsque je fredonnais une chansonnette à Paris :
« Arrête immédiatement, cela me donne mal aux dents ! »
Plus tard, quand j’allais au jardin d’enfants en Allemagne, je chantais à tue-tête ; les diaconesses terrorisées se bouchaient les oreilles et m’interdisaient de joindre ma voix à la chorale. Tandis que les bonnes sœurs s’enquerraient, avec un sourire narquois, de l’identité de ce vilain petit canard.
« Qui chante si faux
Serait ce un bébé qui fait son rot ? »
J’assistais au cours de musique, lorsque j’étais au lycée Jeanne Hachette, à Beauvais, l’évêché de Pierre Cauchon, qui condamna Jeanne d’Arc au bûcher. Monsieur Rossignol, le bien nommé, nous initiait aux chants classiques. Ainsi, nous déclamions les plaintes d’Orphée : « j’ai perdu mon Euridyce, rien n’égale mon malheur… » Ma voix se faisait plus discrète, mais l’oreille de Monsieur Rossignol détectait les fausses notes et les couacs. D’un grand geste il exigeait que nous arrêtions ce lamento. Nous recommencions. Je feignais de chanter, j’ouvrais la bouche, sans donner de la voix et alors ,un grand sourire s’épanouit sur le visage de Monsieur Rossignol. Puis, de temps à autre, je participais au chant. Monsieur Rossignol devenait fou , il s’agitait comme s’il souffrait de la danse de Saint Guy. Parfois il se bouchait les oreilles, exigeait d’interrompre le chœur, puis ses mains s’élevaient pour signifier la reprise du chant.
« Ah le pauvre Monsieur Rossignol, mes couacs fripaient ses guibolles ! »
Quand j’étudiais à Paris à la Sorbonne, je résidais alors dans le foyer des Feuillantines ; des amies me proposèrent de me joindre à la Chorale Chrétienne. Le cours de chant avait lieu à 20heures. Dès que j’entamais le « kirié éléïson », le révérend père Batistin laissa tomber les bras ; il voulut à nouveau reprendre ce chant. Mais en vain. Alors le père Batistin décida de localiser cette « brebis galeuse » ; nous étions plus de cinquante participant(e)s. Le père Batistin nous fit chanter un(e) à un(e).Il était 23heures lorsque le révérend père Batistin découvrit ma voix de fausset. Il décida alors de m’initier personnellement ; je devais venir une heure auparavant . Hélas, en dépit de tous les efforts , je continuais à chanter faux. Mes amies du Foyer des Feuillantines me disaient que je n’avais pas l’oreille musicale. Mais lorsque je dormais, mon cerveau était capable de reconstituer les musiques de Beethoven de Smetana ou de Tchaïkovski que j’écoutais en boucle. Je renonçais à participer à cette Chorale. Ce fut un véritable soulagement pour le Révérend Père Batistin qui s’écria :
« Enfin ! Ma chère et belle chorale et mon moral furent par cette fausse voix bien mis à mal ! »
Au moment où j’enseignais l’allemand, au célèbre Collège de Genève, fondé par Calvin, je fus sollicitée par de sympathiques collègues à me joindre à la chorale pour chanter des cantiques de Noël en français. Mais le pauvre pasteur n’en croyait pas ses oreilles ! Il me demanda alors de chanter en allemand. Je choisis un cantique de Noël écrit par Luther « Vom Himmel hoch,da komm ich her, Ich bring euch –gute- Mär… » [ Je viens du haut du ciel, je vous annonce une bonne nouvelle…] Mais cette « nouvelle recrue » n’était pas du goût du pasteur, car tous les chanteurs mettaient la main devant leur bouche pour ne pas me montrer qu’ils se moquaient de moi , car j’étais l’unique jeune fille qui enseignait au Collège de Genève. Pour ne pas m’avouer vaincue, j’évoquai de vouloir participer au cours de théâtre du Collège de Genève qui avait lieu à la même heure que la chorale. Enfin la chorale retrouva son harmonie.
« Le pasteur du Collège de Calvin fut horrifié par mon chant luthérien ! »
Nommée à Nice au lycée d’Estienne d’Orves, je me rendis au monument aux morts face à la pointe de Rauba Capeu pour commémorer la Journée de la Déportation. Je joignis ma voix à ceux qui chantaient le chant des partisans « ami entends tu ce pays qu’on enchaîne… » Soudain toutes les chanteuses et tous les chanteurs me fixèrent d’un regard offusqué.
« Hélas, ma pauvre voix de misère a trahi mon choix sincère ! »
Bien plus tard , dans une chambre d’hôtel, à Moscou , heureuse, je chantais à tue-tête, devant l’homme de ma vie. Soudain, il se plia et mis ses mains sur son ventre ; il dut s’aliter ; il souffrait de crampes douloureuses ; fort inquiète je sortis pour chercher de l’aide. Je revins avec une amie. Il dormait apaisé, enfin soulagé de ne plus entendre ces horribles chants.
« Mon amour renaîtrait si moins faux tu chantais ! »
A Strasbourg, au lycée Jean Monnet, devant la place Albert Schweitzer, les vénérables inspecteurs conseillaient de commencer le cours d’allemand par une chanson. Heureusement que j’utilisais des casettes enregistrées. Dès que les élèves connaissaient ce chant, je n’utilisais plus ce magnétophone. Je feignais de chanter en agitant les mains et en entrouvrant la bouche. Mais un beau jour j’ai eu envie de me faire plaisir et je me suis mise à chanter. Les élèves se sont immédiatement tu(e)s et ont éclaté de rire. J’ai eu le plus grand mal à calmer ce chahut. C’est la sonnerie qui me délivra des moqueries de mes élèves.
« Le professeur chante des chansons fausses,
alors rendons des copies fausses ! »
Dorénavant, consciente des dégâts de ma voix, je me suis imposée de ne plus chanter.
Un jour, ma fille m’invita à Munich, là où vivait Louis II, le mécène de Wagner. Mes cheveux ne sont plus très blonds, je vais bientôt être mamie pour la quatrième fois. Je dois mener ma petite fille à la crèche franco-allemande.Il neige. Il faut utiliser un tram puis descendre et attendre un autre tram ou un bus. L’affichage lumineux nous indique qu’en raison des intempéries le tram n’arrivera que dans une heure. Ma petite fille , qui n’a que vingt six mois, est transie. Alors, j’invente une petite ritournelle :
« C’est le petit lutin Qui Il est bien malin,
Dès le matin,
Il va dans le jardin,
Il cueille du romarin
Et puis aussi du thym »
Je commence discrètement à chanter avec ma voix cassée. Je sais que je chante faux. Je prends les deux menottes de ma petite fille Anna et je l’entraîne à petits pas en avant, puis elle recule en écoutant ma ritournelle. Anna me supplie de recommencer : « encore, mamie, le petit lutin ! » Je continue. Encore, et encore. Et soudain je m’aperçois que les gens font cercle autour de nous et nous sourient : « Ach wie schön, die liebe Oma, singt und tanzt mit ihrer Enkeltochter! Französisch klingt so zart ! »[ah,comme c’est beau, la chère mamie chante et danse avec sa petite fille ! la langue française a des sons si doux !]
Aujourd’hui, je n’ai plus une minute à perdre, car je prépare mon passage à L’Olympia ! Avec mes quatre petits enfants Calypso, Laurent, Anna et le petit Léonard nous allons tous chanter ; chanter faux, bien sûr, le public adore.
Ah j’oubliais, nos deux chats sauvages Tigrou des Aubépines et la Reine de Saba des Aubépines, ont bien voulu accepter de se joindre à ce Sextuor Mamie que je dirige.