Les trois cuisses (suite) - Sonia Gebuhrer-Adam

Publié le par Ernest J. Brooms

Oscar Sifflet

25 rue des Chapeaux sans tête

96610   La  Grêlière sous Bois 






 

 

         A l’attention de Monsieur Bernard Bloquet,

         Responsable du service « clientèle » des

                         TROIS  CUISSES ,

 

 

Cher Monsieur Bloquet,

 

 Depuis que vous avez honoré la commande de ma femme Solange Sifflette, ma vie est un enfer. J’ai dû abandonner mon lit conjugal au profit de ce géant nordique taille extra large notifié dans la page 603.        Actuellement, je dors dans la remise attenante à notre maison .Dès potron -minet, je suis contraint de me lever pour traire la  boazu, c’est ainsi que les Sami  appellent cette redoutable femelle du renne. Je suis obligé de courir à travers le jardin pour attraper cette boazu ; elle me nargue en venant dévorer les feuilles de mon saule pleureur que j’ai planté avec ma Solange, il y a plus de trente ans. Quand j’aperçois son arrière train tout blanc, je me précipite avec le seau et le tabouret .Mais cette terrible boazu n’est que semi-domestiquée. Elle s’échappe soudain et piétine avec ses sabots mes plates bandes en fleur. Au petit matin, j’ai du mal à la débusquer, car son pelage gris-brun se fond au milieu de mes arbres . J’entends des petits craquements : c’est la boazu qui se régale des rameaux de mes bouleaux. Doucement je m’approche. Mais c’est un guet- apens ! D’un bond, la boazu file à travers les herbes aromatiques, puis avec, ses sabots la boazu retourne mon gazon. Enfin j’arrive à la traire !

Je conserve ce lait de boazu pour confectionner des yaourts et des fromages fermiers ; Solange prend également des bains avec du lait de ce maudit animal. C’est Øswald qui lui a conseillé de prendre ce lait de renne, car il rajeunit le corps et l’esprit.

Ensuite je me hâte pour préparer des smørbrode scandinaves, artistiquement garnis de crevettes péchées dans la mer du Nord (mais décortiquées par les mains de femmes marocaines) ; il me faut ajouter du saumon norvégien et des œufs de lump. Parfois je dois agrémenter ces smørbrode de caviar provenant de la mer Caspienne.  Je pose tout cela sur un plateau d’argent pour monter les smørbrode                      scandinaves dans mon ancienne chambre conjugale. Je frappe doucement à l’huis pour que ma Solange se réveille délicatement. Øswald est déjà réveillé ; nu, les jambes et les bras écartés, il fait des pompes sur un tapis de sol bleu azur orné d’un immense requin blanc qui découvre ses dents gourmandes.  Tous les matins, je me demande quand ce requin va enfin se réincarner, pour se régaler de cette montagne de muscles, d’os et de chair velue.  Hélas, les abdos serrés, Øswald continue à pousser en soufflant ; il fléchit les bras, exhibe ses pectoraux et ses triceps.

J’ouvre les courtines ornées de deux immenses photographies qu’Øswald a fait reproduire sur mes tentures.  Ce renne de bât venant de Karasjok, en Norvège, me nargue dès le matin et j’exècre cette vue de l’île de KvalØya où les rennes se régalent de lichens.

Ma Solange se réveille doucement ; elle sourit et regarde Øswald. Elle contemple le visage et inspecte le corps velu du viking. Je toussote pour signaler que j’ai déjà préparé son bain enrichi au lait de boazu.  Øswald prend ma Solange dans ses bras, et la porte jusque dans son bain. Solange a perdu plus d’une vingtaine de kilos .Hélas, elle n’a plus de rides, ses cheveux blonds tombent sur son corps souple et ses longues jambes fuselées feraient pâlir d’envie Marlène Dietrich. Malheureusement Solange qui a subitement rajeuni, se comporte comme une adolescente. Elle boude, elle crie,elle boit,elle fume et elle fréquente régulièrement avec Øswald les boites de nuit. Elle rentre très tard ; je devrais, en réalité, préciser « fort tôt ». Dès que je suis réveillé par ces fêtards, je suis contraint de me lever, et de leur servir deux bouteilles d’Aquavit. Alors, Solange tombe dans les bras de Morphée, en l’occurrence, les bras d’Øswald .  Chaque soir, je tente de la déshabiller. Mais Øswald, cet ours polaire, me donne un coup de patte en grognant qu’il saura très bien la dévêtir.

Un matin, j’ai laissé trainer volontairement une petite savonnette humide dans la salle de bains. Øswald, qui portait Solange dans ses bras, n’a pas aperçu cet objet destiné à la toilette…et à mon sauvetage. Øswald s’est étalé de tout son long en hurlant si fort que les ampoules de la salle de bains et de la chambre à coucher ont éclaté ! Solange a plongé la tête la première dans la baignoire.

Maintenant Øswald boite définitivement ; il doit utiliser une béquille. Il est incapable de porter, de baigner ma Solange et de danser dans les boites de nuit . Il dévore avec voracité ce que je lui prépare et il

s’enivre de plus en plus fréquemment. C’est un véritable poids lourd mort, voire un mammouth fossilisé.

Je vous prie de bien vouloir envoyer une lettre recommandée à Solange Sifflette, afin de reprendre cet inutilisable matériel, (concernant la page 603), pour vice de fabrication et de forme . Conservez-le définitivement !

 Je suis prêt à vous faire parvenir l’argent que vous allez rembourser à ma Solange. Je vous en prie, je fais appel à votre solidarité ; entre hommes il faut s’entraider et se tenir les coudes .

Je désire retrouver ma Solange telle qu’elle était : bien moelleuse, confortable, durant les froides nuits d’hiver ; j’aime ses tendres rides qui évoquent toutes ces années partagées dans le fleuve de la vie . J’aime ses mains, ses doigts agiles, qui ont tant cuisiné, tant cousu, tant tricoté, tant lavé. J’aime ses cheveux blancs, pour avoir tant veillé sur ses enfants. J’aime ses yeux cerclés de lunettes pour avoir tant écrit, tant veillé, préparé les cours et corrigé les copies jusque dans la nuit.              

S’il vous plaît, rendez-moi ma vraie Solange !

Avec toute ma gratitude,

 

                                          Oscar Sifflet

 

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Publié dans Auteurs invités

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