LES VAUTOURS

Publié le par Brooms E.J.

 

Tu avais refusé de jouer aux billes avec les autres enfants. Criards, méchants, vulgaires. Dans la cour carrée, murée de classes, il te restait les coins. Assis par terre, tu y calais le dos, écartais les jambes et, à la craie, tu dessinais tes mots... 

"Amérique" et tu traversais l'océan, libre et léger, foulais le sable des déserts vers le Grand Canyon, traversais les rivières hostiles, poussais de longs cris de guerre ; tu t'égarais parfois, t'endormais à la belle étoile.

"Lorenzo", c'était le frère que tu n'avais pas eu, basané, foulard au cou, les cheveux noirs, les yeux cerise. Il riait très fort et courait plus vite que toi sur ses jambes maigres. 

"Maria", la soeur de Lorenzo, avait accepté de t'épouser. Dans quelques années. Elle avait le même visage rieur mais le corps plus fin et quelques dif­férences encore peu visibles. 

Tu ne quitterais jamais  Lorenzo. Tu entremêlais les lettres de tes trois mots, y ajoutais ton prénom... "Sa­muel".  

 

Que faites-vous là ?  Levez-vous ? Où avez-vous pris cette craie ? (L'instituteur ne laissait pas le temps de répondre.) Vous prenez la cour pour un tableau ? Vous allez m'effacer ces graffiti tout de suite ! Et puis, filez en classe. Je vais vous apprendre, moi...

Tu n'écoutais plus. Que pouvait t'apprendre ce vieux prétentieux, musée d'un savoir inutile ? 

 

 

Tu appe­lais Lorenzo à ton secours et l'instituteur finissait par rôtir au soleil, le cou étranglé lentement par une cordelette de cuir mouillée qui se resserrait se­conde par seconde. 

Les vautours rôdaient déjà...

 

 Lorenzo et Maria avaient grandi. Lui, fin, racé, fé­lin. Elle, comme lui, en femme. Presque. Les diffé­rences étaient maintenant visibles, et tu finissais par croire que tu l'aimais autant que Lorenzo. Par­fois plus ! Puis, tu te calmais, t'avouais que c'était son corps qui t'attirait, ces mystères qui ne le resteraient plus longtemps pour toi. Tu l'avais même embrassée un soir. Goût ve­lours de pêche. Elle s'était toute promise. 

Embarqué par la police. Vérification d'identité. Des­truction des biens publics. Délit d'écriture ! Tu vas le payer cher. Si au moins c'était utile. Mais non ! C'est écrire pour salir nos villes.  

Mais la vie s'occupa de toi. Il y eut beaucoup d'autres cours de récréation et de ruelles. Si­nistres. Tu vieillissais. Maria et Lo­renzo aussi. Mais moins vite. Ils demeuraient plus beaux.
 

lls n'ont pas fait effacer. Ils comptaient sur la pluie, quasi quo­tidienne dans ce pays pourri. Tu appelais Lorenzo qui percutait la camionnette à gyrophare, te libérait et t'emportait. Loin des rapaces.   

Maria avait fini par tout te donner. Seins et hanches. Ou­verte comme une fleur tiède. Et tu y habitais à l'abri du malheur.

Lorenzo était fier de sa soeur ! Mais il savait que tu ne serais plus jamais le même avec lui. Il continuait à rire. Comme avant. Plus fort même, trop fort. Tu lui demandais ce qu'il avait. Il te disait qu'il était heureux.

 

L’Amérique était devenue ce qu’elle est et restera. No comment !   

Et ces soirs-là, Maria se faisait plus provocante, plus ani­male. Elle disait que le plaisir était source d'amour et non le contraire. Tu écrivais encore, à l'encre noire, tes mots sur les pages.  

 

Tu fus happé, arraché du chaud du lit. Une maladie venue d'Afrique, disait-on, par la faute des hommes, insinuait-on. En quelques mois, elle te grignota. Il était temps de tout effacer. Ou de laisser faire la pluie. Assez joué ! Assez vécu !  

 

Maria te tenait la main. Pleurait. Lorenzo te serrait les poignets, fort, très fort. Il te fixait de ses yeux cerise. Te communiquait vainement sa vigueur. Puis, ce fut le vertige du vide. La main lâchée. Le trou béant. La chute vers une vie éternellement autre.  

 

Les vautours s'étaient envolés.

 

 

( Ce texte a été publié sur le forum "Maux d'Auteurs". Un clic ICI pour y accéder !)

 

 

 

 

 

E.J.B. 

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Publié dans Mes Nouvelles

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S
Que c'est beau. J'aime beaucoup ce rythme.
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