DIEU EST MORT !
Dieu est mort
La situation était devenue insupportable. Toutes les familles étaient touchées. Partout, dans tous les pays, sur la terre entière, sévissait la mort !
Il suffisait d’ouvrir le journal pour se rendre à l’évidence. Une enquête sociologique, commandée par un groupe de presse national, concluait que la rubrique phare était la nécrologie. Les lecteurs éprouvaient des sentiments divers. Navrés quand il s’agissait du décès d’un enfant, d’un jeune, d’un ami ou d’un parent. Satisfaits de l’avoir échappé belle quand une personne du même âge décédait. Narquois quand un assassin ou un militaire passait l’arme à gauche. Résignés et fatalistes devant la mort des octogénaires ou des malades atteints de cancer, sida, mucoviscidose, maladie d’Alzheimer… et j’en passe ! Les phrases en petits caractères parlaient de « profonde douleur, de condoléances, de dernière visite au funérarium, d’inhumation, d’incinération »… Elles résonnaient dans la tête des lecteurs qui craignaient pour eux-mêmes l’inattendu, l’accident, ce qui « devait » arriver sans pouvoir s’y résoudre. Tant et si bien que, d’ores et déjà, ils « ne vivaient plus » ! Certains, plus impressionnés, plus déterminés ou plus fragiles, avaient décidé de contrôler la situation en mettant fin à cette mascarade qu’était devenue leur vie. La nécrologie parlait alors de « décès inopiné, de circonstances pénibles »… La mort était parfois tellement mal vécue que les partisans de l’euthanasie avaient réclamé « le droit de mourir ! ».
Les lecteurs boulimiques dévoraient les faits-divers relatant accidents, viols, meurtres, agressions, overdose… de quoi s’étrangler dans sa tasse de café matinale et retourner s’enfouir lâchement sous la couette. De plus longs articles traitaient en détail de famines, de génocides, de catastrophes « naturelles », d’avions écrasés, de massacres, d’attentats, de maladies endémiques… Là, les morts s’empilaient par centaines, par milliers, des chiffres à faire tourner la tête - 300.000 morts au Darfour - des chiffres qui finiraient bientôt par banaliser les faits les plus graves et surtout, les plus lointains. Certains terroristes l’avaient compris : l’impact était plus grand d’assassiner quelques touristes en balade, d’exploser les métros des proches capitales, d’exécuter quelques journalistes connus pris en otage… D’autres attaquaient des villages, massacraient femmes et enfants, violaient, égorgeaient, défiguraient… et le sang giclait sur les murs, les journaux, et les écrans du monde entier ! Même les chiens hurlaient à la mort ! Croyant avoir trouvé chez les bovidés la source du problème, des bandes de jeunes avaient manifesté au cri de « Mort aux vaches ! ».
La une des médias offrait quotidiennement au public son mont de cadavres, tout en ignorant ces inconnus qui mouraient par milliers de leur « belle mort » dans l’anonymat, en pleine campagne, au cœur des villes, au bord de la mer, dans le froid ou la chaleur, au cœur de la brousse, sur la banquise du Grand-Nord…
Un groupe de contestation s’était créé. Il s’agissait au départ de quelques dizaines de personnes inscrites à ce que l’on appelait pompeusement une « Université du Troisième Age (U.T.A.) » dont l’activité essentielle était l’organisation de conférences entre deux cours de cuisine, une heure d’aquagym et un voyage à Paris, question de rattraper le manque culturel accumulé durant toute une vie de travaux forcés.
Franky, membre depuis plus de dix ans déjà, avait invité le professeur Muldock, philosophe pensionné de l’université, la vraie celle-là ! Sa conférence « La vie ou la mort ! » avait attiré la foule des grands jours. Muldock ne pouvait admettre cette coexistence fatale. Vivre ou mourir, il fallait choisir la vie et refuser la mort ! Le public applaudit à tout rompre sans trop bien comprendre les termes du discours suffisamment complexes pour qu’ils entraînent l’admiration et l’adhésion populaires. Après un verre d’eau de vie, question de se requinquer, les membres décidèrent de réunir des volontaires qui accepteraient d’entamer une action.
Franky fut choisi comme animateur modérateur. Il avait exercé la profession de médiateur social durant trente-cinq ans : la gestion des conflits, il connaissait.
Les puristes réagirent aux propos de l’orateur : le choix n’était pas possible ! Le fait crevait l’évidence : la vie ne pouvait exister sans la mort, on n’y pouvait rien !
Certains faisaient le mort mais d’autres, une minorité active, refusaient le fatalisme et la résignation. Il fallait agir et trouver un moyen de communiquer avec le Responsable : Dieu ! N’était-Il pas la clé du problème ? Le Créateur de la vie et de la mort ?
Il est vrai qu’Il s’était bien protégé de toute contestation par un moyen habile: l’absence de communication directe avec les hommes. Il pouvait ainsi rester convaincu du bon fonctionnement de Son système puisqu’Il se retranchait dans Son mystère : nul ne pouvait Le voir ni L’entendre !
Les deux clans se heurtèrent, s’égarant dans des discussions oiseuses, se taisant chaque fois qu’une idée plus convaincante était émise, s’affrontant de nouveau à coups de mots et de phrases à l’emporte-pièce. Finalement, le brouhaha fut dominé par une voix quelque peu éraillée d’avoir trop souvent parlé dans le vide, celle du prêtre local, l’abbé Farrol, grand amateur de natures mortes, par ailleurs. « Je peux communiquer avec Dieu, je suis l’intermédiaire entre Lui et vous. Il me répondra. Vous saurez à quoi vous en tenir, une fois pour toutes » ! Comment n’y avoir pas pensé plus tôt ? « C’est une question de vie ou de mort ! Mettez-vous d’accord sur un texte et je Lui transmettrai ». Ces mots furent accueillis par une salve d’applaudissements nourris. En hâte, on chercha papier, stylo et volontaire pour écrire. Le greffier était tout indiqué. Il ne put refuser. Et dans un silence de mort, les mots s’alignèrent lentement biffés, réécrits, polis, repolis, bichonnés et les phrases se groupèrent en quelques paragraphes laborieusement rédigés.
Il s’agirait donc de demander à Dieu de « tuer » la mort ! Et donc, de supprimer les mots « douleur, condoléances, funérarium, inhumation, incinération, maladie, meurtre, viol »… mais aussi « feuilles mortes » et même « trompettes de la mort » …. La liste fut longue à dresser ! Et long également le travail en perspective pour les Académiciens dont la plupart étaient déjà à l’article de la mort, quelque peu lassés de relire en boucle le dictionnaire! Mais un comique ne put s’empêcher de souligner la justesse des propos d’Alphonse Allais « La mort est un manque de savoir-vivre ! », ce qui détendit l’atmosphère.
Le texte de la motion était donc prêt. L’abbé Farrol le relut en silence, opinant lentement du chef. Accompagné de Franky, il se rendit au chœur de l’église, s’agenouilla et le visage enfoui dans ses mains, il établit le contact avec Dieu.
Dieu avait fort à faire. Ce jour-là, une file impressionnante se pressait devant Lui et le tri s’avérait délicat pour orienter les candidats vers le paradis, l’enfer ou le purgatoire. Il profita d’un temps mort pour réagir. Que Lui voulait de nouveau Farrol ? Il se brancha sur la même longueur d’ondes et pénétra dans l’esprit du prêtre. En moins de temps qu’il ne le faut pour l’écrire, Il prit connaissance de la motion dont le contenu Le laissa plutôt perplexe.
Cela devait arriver, se dit-Il. Il était même étonnant que ce fût la première démarche dans ce sens. La majorité des hommes criaient au scandale et à l‘injustice ! Seuls, quelques intellectuels acceptaient la mort qui aurait, selon eux, donné un sens à la vie. Des sportifs aussi, aimantés par la faucheuse, la frôlaient, voulaient la voir de près, faisaient le saut de la mort et partaient parfois les pieds devant. Mais la motion ne pouvait rester lettres mortes.
Farrol et Franky se taisaient, toujours agenouillés au milieu du chœur. On aurait entendu une bigote coasser. Alors Dieu décida de se manifester et les deux hommes entendirent une voix provenant des baffles de la sono : « Je vous ai compris ! », phrase dont Il avait perdu la source mais qu’il avait mémorisée, la trouvant assez concise et assez vague pour calmer les passions, en général.
Dieu savait que Son immortalité Lui conférait Sa supériorité sur les hommes ; la concéder aux humains, c’était suicidaire. Et il abhorrait le suicide ! Mais les hommes se rendaient-ils compte de ce qu’ils demandaient ? Avaient-ils réfléchi à la vie qui les attendait ? Toujours aussi avare de mots, sans doute par manque d’entraînement, Dieu poursuivit, la mort dans l’âme : « Je vous accorde l’éternité… à l’essai ! ».
Les deux hommes se regardèrent, tétanisés. Dieu avait accepté ! Ils avaient réussi !
Lorsqu’ils annoncèrent la nouvelle, personne ne voulut les croire. Cependant, au fil des jours, il fallut bien se rendre à l’évidence : les journaux furent réduits à leur plus simple expression : la mort avait effectivement disparu de la planète. Les éditorialistes commentaient en long et en large cette nouvelle immortalité. D’autant plus que leur journal était vidé de toute substance et qu‘il n‘avait plus guère d‘avenir. La pub, le programme télé et l’horoscope disparurent très vite. Quant au mot « nécrologie » , on finit même par en oublier la signification.
En ville et partout, des feux d’artifice illuminèrent les cieux pour remercier Dieu. Le champagne coula à flot, tellement qu’il fallut se rabattre sur le mousseux et le vin blanc. La joie de vivre était revenue.
Dieu s’amusait de voir les humains si heureux. S’Il avait concédé de les libérer de la notion du temps qui incluait la mort, Il avait gardé sur eux la supériorité de ne pas être confiné à l’espace: Il restait le seul à être présent partout à la fois, ce qui facilitait Ses observations. Dieu souriait. Le réveil serait pénible. La vie éternelle n’est pas toujours rose, Il le savait…
Les premiers moments d’euphorie passés, le tableau se révéla, en effet, moins idyllique.
Le temps avait été figé d’un coup de baguette divine et les humains n’avaient plus ni passé, ni futur… ni présent, ce qui les perturba profondément. Les souvenirs, les projets et même l’action qui est motivée par le devenir avaient disparu. Pire, le bébé de deux mois ne vieillissait plus, la femme enceinte le restait, le vieillard était condamné à la vieillesse pour l’éternité. Les adolescents avaient ressorti les pancartes que leurs grands parents brandissaient « No future ». Tout espoir d’avenir était anéanti. Les plus satisfaits étaient ceux qui vivaient dans la force de l’âge, ils se sentaient puissants mais à quoi bon ! Le travail n’avait plus de raison d’être, on ne mourrait même plus de faim ! La terre s’était arrêtée de tourner. Les uns, éternellement au soleil de midi, les autres, à la froideur de minuit. L’immortalité devint vite mortelle à vivre. Pour l’anecdote, des expressions étaient tombées en désuétude: on ne mourrait plus d’amour, ni d’ennui, ni de plaisir ni même de rire !
Farrol, Franky et les membres de L’U.T.A. durent se rendre à l’évidence : il fallait rencontrer Dieu au plus vite pour qu’Il rétablisse la mort sur terre.
Dieu souriait toujours. Il avait bien sûr tout prévu. Il écouta le récit du prêtre sans trop y porter attention puisqu’Il le connaissait déjà. Il n’était pas utile d’entamer de longs discours. Les hommes avaient compris que le Créateur n’avait pas fait d’erreur en les créant mortels.
« Je vous rends le droit à la mort. Soyez heureux ! » et Il leur donna sa divine bénédiction.
Le monde retrouva à l’instant même sa normalité et plus personne ne se souvint de cette parenthèse tragique par effet d’amnésie généralisée. La vie reprit son cours avec son lot quotidien de morts, de douleurs, de maladies… et le chiffre d’affaire des journaux remonta en flèche.
Resté seul dans l’univers, Dieu restait songeur. Et si, Lui, Dieu, se payait un peu de mortalité ! S’Il pouvait goûter à l’éphémère, à l’insécurité, aux incertitudes, à la douleur… Lui non plus n’avait ni présent, ni passé, ni futur… Son « présent » était une création constante. Sa vie était pourrie de l’intérieur. Et la démarche de ces hommes avait réveillé un vieux rêve… s’Il devenait mortel !
Il avait déjà envisagé sa propre mort et dicté aux hommes deux Testaments, habillement intitulés « l’Ancien » et « le Nouveau ». Il expérimenta même Son projet en envoyant Son fils sur terre. Il croyait avoir réussi et jubila lorsqu’Il vit Son fils crucifié, étouffé, exsangue. Mais le rêve fut de courte durée. Trois jours et Son fils ressuscita ! La nature était décidément plus forte. Un échec, sur toute la ligne, Il s‘en voulut à mort. Tout ce qu’Il gagna dans l’opération, ce fut Marie qui vint les rejoindre, apportant une présence féminine et un peu de baume sur l’Ennui Eternel.
Et s’Il essayait une fois encore. Il était son maître. Personne ne pouvait l’arrêter. Il se rendit au lieu-dit « La pomme d’Adam » qui lui rappelait un des plus tristes épisodes de Sa création, avala une potion de Lui-seul connue et se coucha au pied de l’énorme pommier. Ses yeux se fermèrent.
Un ange de passage Le trouva ainsi allongé. Il s’effraya et alerta les autres. Ils étaient là, toute une foule assemblée, prostrés comme si on leur avait coupé les ailes. Le plus ancien s’avança, se pencha longuement, le souffle coupé ! Se retournant vers les visages angéliques dévorés d’inquiétude, il déclara d’un ton de médecin légiste :
- Dieu est mort !
A ce moment, la paupière gauche de Dieu frémit, trembla et s’ouvrit. La droite, de même : Il ne réussirait jamais Sa mort, condamné à vivre éternellement ! De Sa position couchée, Dieu voyait ces milliers d’anges silencieux Le contemplant. Il sourit, résigné: seuls, les athées continueraient à croire à sa mort !
EJB