LES YEUX TROUBLES

Publié le par Ernest J. BROOMS

Elle avait les yeux troubles. Assise à la table d'en face. Des boucles en mèches effilées comme après une pluie drue. Mais il faisait soleil. De­hors.
Elle tri­turait une cigarette à filtre d'or, longue, tabac blond. Ne buvait pas son schweppes indian to­nic. Les jambes fines croi­saient et dé­croisaient leur soie. J'en­tendais leurs frôlements de Dim en voile mou­cheté.
Elle ne voyait personne. Ignorait mon re­gard.
Je la suivais de l'ovale du visage à l'arrondi des épaules. Lon­geais le bras jusqu'à la main, les doigts entrou­verts. Il fal­lait respirer, plus calme. Dominer. M'aligner sur son souffle perceptible aux mouvements régu­liers de la poi­trine sous le dé­bardeur de co­ton fin.
Fré­missante.
Elle re­jeta sur l'épaule une mèche, plus longue, plus blonde. Qui glis­sa, lente, et re­tomba, sur les yeux voilés. J'avais en­vie de me le­ver, d'avancer vers elle, de m'inviter à sa table. Je restais de béton. Coupé du bonheur. De la douceur para­disiaque. Du pays lointain.
Elle releva lente­ment la tête, resserra les pau­pières, juste un peu, et me fixa.
Elle avait les yeux troubles.
 
Alors,
je remplis mon regard de toute la ten­dresse du monde, de tout l'amour de l'univers, je le portai jusque dans le bleu trop clair de ses lacs sans fond, je l'embarquai vers les espaces in­finis où le temps n'a plus d'âge, je l'unis à ma peau jusqu'à la confusion totale.
 

Elle écrasa sa cigarette à filtre d'or, enfouit le pa­quet rouge et blanc en tâtonnant dans une po­chette en jean, jeta né­gligemment quelques pièces sur la table, se leva et sortit len­tement, repé­rant chaises, tables et porte du bout de sa canne blanche.

 

(Ce texte a été publie sur le forum "Maux d'auteurs". Un clic ici pour y accéder !) 
(Ce texte a également été publié sur le forum "Liens Utiles"... des commentaires à découvrir !)

  EJB

 

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Publié dans Mes Nouvelles

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M
génial ! Je ne m'attendais pas à cette fin. C'était, sans cela, un texte parfaitement écrit, où l'on sent bien tout le pouvoir d'attraction de la femme sur l'homme, juste par son naturel. C'est au final un texte sur les apparences trompeuses, sur les réductions que nous faisons des gens autour de nous, pour ne voir que certains aspects et ignorer tout le reste...
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P
j'ai vraiment aimé toute la tendresse du monde dans le regard du narrateur, et la chute surprenante donne un peu le vertige.
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C
J'irai te lire aussi sur FCMA, mais j'avoue préférer retrouver tes mots dans ton espace :)Les yeux troubles, j'ai aimé.
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M
La fin est vraiment surprenante ! Trés beau texte. =)
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S
Une fin comme un coup de poing.... c'est ce que j'ai ressenti en tous cas. Bisous
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