Le oui-oui - Ernest J. Brooms

Publié le par Ernest J. Brooms


 22h10. Débat politique sur une chaîne nationale. Le présentateur, visage rassurant et calme, glisse un œil furtif sur le prompteur. Autour de lui, un panel de personnages aux avis forcément divergents. Au centre du débat et du plateau, un ministre en poste maquillé comme un jeune premier, martèle inlassablement les mêmes arguments, couvre de sa logorrhée toute intervention contraire à ses idées ou, du moins, celles qui le formatent de gré ou de force. Il veut s’afficher supérieur aux autres. D’ailleurs, « le débat n’est pas à sa hauteur », remarque-t-il. Il plane sur les citoyens et sur les sommets enivrants de la politique. S’il est acculé dans une impasse argumentaire, son regard et ses paroles se teintent de mépris. Rien ne sert de discuter : il a raison, il détient la vérité et la solution à tous les problèmes. Il est, bien sûr, ouvert à la discussion mais rien ne le fera changer d’avis.

Le téléspectateur finit par ne plus écouter ses démonstrations économico-politiques qui noient le poisson et les adversaires. C’est à ce moment qu’il découvre, à l’arrière-plan,… le oui-oui ! Il est jeune, étudie sans doute dans une école supérieure et dévore les paroles de son mentor, tout en ponctuant ses envolées verbales de discrets acquiescements approbateurs et solidaires.


S’est-il faufilé dans le public à la bonne place pour être certain d’être capté par la caméra ou a-t-il été installé à cet endroit par un placeur habile ? Le réalisateur en quête d’audimat aurait même songé, dans ses rêves les plus fous, à la présence de pom-pom girls mais, c’est une autre histoire, sur un autre continent, dans un autre pays…


Le oui-oui est communicatif. C’est sa raison d’être. Le spectateur, inconsciemment, finit par opiner du bonnet et du chef ! Et le tour est joué ! Des milliers de oui-oui avalent les paroles du mentor et balancent la tête du haut en bas. Etrange spectacle pour qui n’est pas averti et pénètre à l’improviste dans le salon télévisuel de quelque ami fan d’empoignades verbales.

Si des arguments hostiles mais convaincants sont avancés par l’opposition, le oui-oui fronce les sourcils, regarde ses pieds, attend que l’orage passe et que son mentor reprenne le dessus par quelque pirouette habile. Alors, le oui-oui sourit, revient à la vie, reprend des couleurs et se voit gravissant les plus hautes marches du pouvoir, scandant « oui, oui, vous m’avez compris ! ».


Il n’est pas seul. Dans le studio, d’autres oui-oui concurrents participent à cette course à l’ostensibilité affichant leur accord aux propos tenus, au risque de se péter les cervicales. Les regards se croisent et se lancent des éclairs. Quant au mentor, imperturbable, il ignore ces hochements, il ne les voit même pas puisqu’il tourne le dos au public . Le oui-oui fixe la nuque de l’orateur qui doit ressentir cette présence latente et rassurante telle une ombre protectrice.

Une fois l’émission terminée, les participants se congratulent, oublient leurs différends, se font l’accolade et avalent le verre de l’amitié en bulles. Le oui-oui essaie de se faufiler, d’approcher son mentor, de croiser son regard, d’échanger quelques mots et c’est alors qu’un préposé à la sécurité l’écarte poliment lui assénant comme un coup de massue un ferme « Non, non ! ».

EJB

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Publié dans Mes Nouvelles

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R
Heureuse d'entrer par la porte dans le jardin de vos mots, et de pouvoir en planter quelques coquelicots. Amitiés.rosario Duarte da Costa
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J
Ernest, je ne puis que souscrire (et opiner de la tête) à l'ensemble des interventions et des commentaires que je viens de lire. Oui-oui (oserais-je dire ?), ton texte est excellent ! Sincères félicitations. Très cordialement, Jean-Luc  
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G
Bien observé, pertinent et d'une lecture agréable.GUY TOURNAI BELGIQUE
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S
oui,oui,c'est ainsi que cela se passe sur le plateau de la télévision;si vous êtes une personne modeste,discrète,on vous écrase avec mépris.<br /> Mais la chute est excellente,ce "Mitlaüfer"suiviste° n'a que ce qu'il mérite!
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P
Ton sens aigu de l'observation n'a pas faibli. Joli retour dans le monde de l'écriture. J'aime beaucoup la chute, tu t'en doutes.
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