Vivre est la pire épreuve... par Nymphea
Vivre est la pire épreuve que l’on puisse infliger à un individu en le mettant au monde.
Accroupie, elle tenait dans sa main un énorme caillot de sang. La douleur lui cisaillait le ventre, mais délivrée, elle observait l’objet noirâtre « c’est donc cela » pensa-t-elle.
C’était le jour de ses 18 ans, la veille de Pâques. Elle avait choisi le petit bois à quelques pas de chez ses parents pour se défaire de l’inavouable chose, opération méprisable s’il en fut. L'air était doux, les arbres avaient donné une nouvelle naissance à leur feuillage, acte immuable.
Elle se sentait protégée dans cet univers végétal, à l'écart des regards lourds des siens, chargés de leur morale, vides de toute fibre émotionnelle, d'un soupçon de réflexion, d'un élan de compassion, d'un mot de compréhension. Elle a dû percevoir ce jour-là dans son immense solitude, qu'elle serait confrontée à bien d'autres situations émotionnelles aussi graves de conséquences et qu'elle aurait à affronter une route chaotique. Elle se sentait terriblement abattue, écartelée dans sa chair et son esprit, absolument vide de toute énergie, incapable d'élaborer une pensée cohérente. Cependant, elle avait la certitude que cet acte accompli était le meilleur choix qu'elle ait pu faire. Mettre au monde un enfant non désiré, dans un contexte familial précaire était une irresponsabilité. Quant à l'abandonner, l'idée ne lui avait même pas traversé l'esprit tant l'acte lui semblait monstrueux.
Le mouvement féministe n'avait pas encore inondé sa campagne, or elle en était imprégnée, tout son être vibrait au souci de la reconnaissance de l'identité de la femme. Elle était devenue une étrangère dans sa famille eu égard à son mode de vie, ses idées de liberté et ce soupçon de revendication (étouffé) que l'on traduisait aisément par du dévergondage.
On avait le jugement facile à l'égard de ceux qui osaient franchir la conception étriquée de leur "norme". Le jugement immédiat sans l’once d’une réflexion. Le jugement mortifère, castrateur.
Ils n'avaient jamais imaginé s'affranchir du carcan de leur éducation catho, cela représentait un "trop" d'effort intellectuel auquel ils n'étaient pas préparés. Etres frustres, peu éclairés par l'intelligence, on aurait pu se croire dans un roman de Zola, sans le nommer.
Chloé était jeune et solide, certainement de l'espèce de ces gens de la terre : opiniâtre et têtue et bien que sa rébellion fût étouffée par sa mère, elle se savait tenace. La sonde lui avait provoqué des saignements hémorragiques et elle attendit au moins trois semaines avant de consulter un médecin qui diagnostiqua une anémie sévère.
Le regard d'une mère, quelle qu'elle soit, ne peut ignorer ces indices. Elle avait compris. Son verdict fut aussi brutal et inattendu que le furent les précédents et les suivants : "tu l'as fait sauter, eh bien fais toi donc sauter avec" !
Tout l’amour d’une mère résumé en ces paroles, dont acte !
Soleil Nymphea