LETTRE A MON FILS
À mon père
C’est fait ! La maison familiale est vendue. Faut dire que le père est mort et la mère, placée en maison de retraite. J’ai tout vidé de la cave au grenier : les meubles, les objets, les souvenirs… Un képi militaire des années soixante, un sillon de canne à pêche que le père utilisait pour diriger la fanfare, et des livres entassés. Un registre de naissance manuscrit des années 1800 ; l‘histoire du village, éditée en 1856 ; la législation sur les noms, 1883 ; l’occupation romaine en Hainaut Occidental ; les monnaies en Belgique ; notes personnelles d’harmonie musicale…
Tout ce que je déteste : lire et écrire ! Peut-être par réaction. Le père ne vivait que dans son bureau, entre deux passages à table, juste pour manger. Des livres, donc, et un cahier bleu signé du paraphe paternel sur la couverture. Des notes écrites au fil du temps…
Je n’ai jamais brillé par mon écriture. Heureusement, car ça laisse des traces !
Mon père m’en a voulu que je ne suive pas « son chemin ouvert sur toutes les connaissances », comme il disait. Je travaille au tri postal. Ça me plaît bien. Et au final, je peux dire aussi que j’ai des lettres !
Je tourne les pages du cahier bleu quand un papier se détache, plié en quatre. Une lettre.
Lettre à mon fils,
Nous n’avons pas toujours l’envie de nous confier à quelqu’un d’autre. Alors à qui se vouer sinon à soi-même ? Ce bout de papier demeurera sans doute la seule « mémoire » de ma pensée errante. Un jour, peut-être, tu le trouveras, tu le liras. Je te livre quelques réflexions, je l’avoue, décousues, telles qu’elles me viennent à l’esprit.
- La boucle me semble une représentation expressive de la vie de l’homme. Parti d’un point Zéro de l’éternité, il se retrouve à sa mort, au même point de départ Zéro, ce qui serait logique parce que l’éternité devrait être hors du temps… Logique et absurde, à la fois !
Et si nous restons en pensée avec nos défunts, c’est seulement parce que nous avons autant besoin de nos morts que de nos vivants…
- La procréation est une réaction de survie. Et quand les gens parlent de la mort comme du « dernier sommeil », « du sommeil du juste », cette expression ne rappelle-t-elle pas notre état d’inconscience dans lequel nous sommes plongés alors que notre corps marche au ralenti pour refaire ses forces, pour sur-vivre. Notre corps n’est pas mort… il est en jachère ! »
Pas évident à comprendre, tout ça ! Mon fils vient de rentrer. Dix-huit ans. Il fait sa crise. Il s’habille de noir de la tête au pied. Il dit qu’il est « gothique » . J’ignore ce que ça veut dire. Mais, il est bizarre. Nous ne nous parlons plus. Si… pour nous engueuler. Il méprise mon manque de culture et ma profession. S’il croit que ça va passer comme une lettre à la poste ! Je poursuis ma lecture…
- Je suis fatigué, fatigué de vivre comme je le fais, fatigué à en vouloir mourir. J’aspire à un certain repos, à une certaine paix. Combien de fois la joie me sert d’écran, masque mon amertume. J’ai été l’amuse-gueule des autres, leur chien fidèle.
- Si l’on devait trouver ces notes avant ma mort, je ne désire aucun réconfort moral ou spirituel car si j’ai été « indigne » de vivre, je ne demande aucune pitié, ni pardon… si ma vie a été « digne », je n’ai pas besoin de secours.
- Je considère ma mort comme un événement banal : celui d’un homme qui a vécu et qui disparaît, laissant la place libre à d’autres… Pas de faire-part, pas de cérémonies. Je veux partir comme un chien. Je voudrais même partir seul. Enterré en pleine terre, sans concession, sans signe distinctif qui permette de m’identifier, je veux que tous m’oublient. J’ai perdu la foi. Et si Dieu s’occupe ces hommes disparus de la terre, Il n’aura aucune peine à me retrouver… »
Je serais bien incapable d’écrire ainsi. Pour la première fois, mon père me parle de ses pensées profondes. Tous ces mots non dits. Son silence, même à table. Son mystère.
- Tu assureras ma survie, mon fils. Et c’est sans doute à cause de cela que l’instinct sexuel des espèces est si ancré dans l’être vivant. Cet instinct n’est-il pas la réaction fondamentale au phénomène de destruction ? Je suis même tenté de penser que c’est un phénomène de compensation.
- Tant de fois, j’ai tenté de te parler, chaque fois je me suis tu, réfugié dans mon mutisme, par crainte de ne pas utiliser les bons mots, par pudeur, comme celle qui nous retient de nous embrasser. Quand tu trouveras cette lettre, sache que je suis ton père et que je n’ai pas oublié le petit garçon qui jouait sur mes genoux, ignorant que la vie allait nous détacher peu à peu l’un de l’autre… »
Je replie le bout de papier, le glisse dans ma poche.
- Ça te regarde ? me lance le gamin, toujours habillé genre croque-mort.
- T’oublie à qui tu parles ?
- Sûrement pas ! … À un vieux chauve !
Et le gothique claque la porte. Je monte dans sa chambre. L’ordinateur est allumé. Je tape rapidement la lettre. Ça, je sais faire : la lettre, c’est quand même ma spécialité ! Je l’imprime. Je la signe et l’introduis dans une enveloppe que je glisse entre deux livres avant d’y écrire, d’une main peu ferme, Lettre à mon fils.
EJB
( "Lettre à mon fils" a été publié sur le site de Françoise Guérin "Mot Compte Double". Ciquez ici ! )
(Lettre à mon fils a participé au concours organisé par la ville de Loches en Indre-et-Loire "J'écris à une personne aimée ou haïe" et cette nouvelle a été publiée dans le recueil du concours en novembre 2007)