LE POINT BLANC
La nuit, quand je ferme les yeux, l’obscurité s’installe sous mes paupières. Mais, parfois, au bout de longues minutes d’insomnie, un minuscule point blanc, esseulé, sorte d’étoile vacillante, clignote, clignote. Et si j’essaye de le fixer, il s’échappe, vire à droite, à gauche et ne s’arrête que si je cesse de le poursuivre. Le jeu peut durer longtemps, jusqu’à ce que, lassé de cette course, je m’endorme.
Cette nuit, j’ai décidé de lui faire la peau.
Je deviens pilote de chasse, le combat s’engage. Je fais mine de regarder ailleurs, je plonge, me redresse, nouveau looping. S’approcher par derrière. Et puis, soudain, le fixer, verrouiller la cible. Le point blanc ne peut plus s’échapper. Je tire et…
Le point blanc explose en masse de lumière : un éblouissement total, un océan de clarté déchaînée, qui se calme peu à peu, retrouve le plat des horizons éternels et je deviens… un petit point noir, minuscule, une tache dans l’immensité.
Je me déplace et pourtant, je le sens, il n’y a plus d’espace. Ni gauche, ni droite, ni devant, ni derrière. Je suis là. Je suis, c’est tout… c’est déjà ça ! Un vieux réflexe me fait penser que les heures défilent sans que rien ne se passe. Puis, je me rends à l’évidence, le temps a disparu. C’est certain ! Je ne me sens ni jeune ni vieux, ni impatient ni calme. J’ai le temps et en même temps, le temps n’existe plus. Drôle de sensation, pour moi qui courais dans tous les sens, des journées, des mois, des années durant. Qui ne pouvait vivre sans montre au poignet, sans horloge dans la cuisine, sans chiffres digitaux rouges battant sur le tableau de bord de ma voiture dont la vitesse me faisait gagner du temps. Gagner du temps… c’est du moins, ce que je pensais avant. Avant le point blanc. Je flotte dans l’intemporel comme un flocon de neige noire, immobile, qui ne fondra plus jamais, malgré la lumière opaque et la chaleur froide. C’est l’hiver en été, l’automne au printemps ou toutes les saisons en même temps. Temps au vol suspendu.
Rien ne se passe mais nul ennui ne me perturbe. Je me souviens que parfois cet ennui m’envahissait. J’allumais la télé, regardais n’importe quoi : des meurtres en séries à n’en plus finir, des romances à faire pleurer les ménagères, des présentateurs se prenant pour des vedettes et se gargarisant de parisianisme, des pubs rendant l’inutile nécessaire… et le mal s’éloignait. Une évidence : le mal est définitivement parti, je suis indolore mais je ne me sens pas dans une forme athlétique. Le corps n’est plus là ! Lui que j’ai tant soigné, lavé, rasé, poncé… lui qui marchait, courait, dormait… il vole en sur place, sans faim ni soif, ni chaud, ni froid. Suis-je beau, suis-je laid ? Peu importe. Enfin ! Juste un point noir dans le paradis blanc !
J’aimais aimer et être aimé, amoureux, amant, ami… Seule, la grande solitude m’étreint, aucune présence ne se manifeste. Il n’y a personne, plus personne, pas âme qui vive ! Ni dieu, ni rien. Que moi !
Et tous les sentiments qui avaient habité ma vie ont fondu, regrets, joies, tristesse. Même l’anxiété, tellement présente, celle qui mine vos journées et vos nuits, vous coupe le souffle et empêche d’aller de l’avant, même l’anxiété a disparu.
Tout est devenu dérisoire. Escalader les plus hauts sommets, traverser les océans dans un déluge de vents et de tempêtes, entraîner son corps à courir pour quelques millièmes de secondes gagnés, écrire pages sur pages pour laisser une trace… Dérisoire et risible.
Je suis devenu un petit point noir largué dans l’éternité. Après avoir joué à un jeu stupide, un soir d’insomnie… et ils m’ont enterré à la va-vite, un matin de pluie, à six pieds sous une plaque de pierre bleue, pleurs et musique.
Surtout, faites attention quand vous fermez les yeux. Si vous voyez un point blanc, allumez et allez faire un tour. Un tour de n’importe quoi, n’importe quand, n’importe où…
E.J.B.
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